Skip to main content

Full text of "La maison de l'enfance"

See other formats


^i  ^' 


^-.f-  ' 


A  /-^^ii 


I 

i 


k^ 


i. 


vr 


\^r' 


LA 

MAISON  DE  L'ENFANCE 


Tous  droits  réservés. 


Coulommioi».  _  iu,p.  p^,,^  BUOUAKD.  -  181-1900. 


^^S^^Sf^SBfK\> 


LA  MAISON 

DE  L'ENFANCE 


PAB 


FEUNAND    GREGH 


PARIS 
CALMANN   LÉVY,   ÉDITEUR 

3,     RUE    AUBER,    3 

1900 

Tons  droits  réseryét. 


n 


Cerlains  de  ces  poèmes,  écrits  et  publiés  en  189?. 
datent  de  la  dix-huitième  année.  D'autres  pièces  plus 
récentes  ont  déjà  paru  et  sont  également  datées.  Celles 
qui  ne  sont  pas  datées  sont  inédites. 


F.   G. 


LA   MAISON    DE    L'ENFANCE 


DIALOGUE 


«  0  les  enfants  ouvrant  leurs  clairs  yeux  agrandis 
Que  nous  fûmes  naguère  au  seuil  blanc  des  années  ! 

—  Viens  :  les  fleurs  de  l'Avril  à  jamais  sont  fanées. 
Et  les  regrets  de  l'aube  aggravent  les  midis. 

—  Ah  !  laisse-moi,  ce  jour  encor,  songer  en  larmes 
Devant  le  lointain  bleu  qui  fut  notre  horizon  ! 
Vois  les  bosquets  d'antan  et  la  blanche  maison... 

—  Entends,  entends  plutôt,  là-bas,  ce  grand  choc  d'armes] 


DIALOGUE 


Debout,  viens!  Le  cri  d'or  des  clairons  nous  convie 

Au  combat  héroïque  et  fatal  de  la  vie  ! 

Quand  sonne  au  loin  l'espoir,  pourquoi  nous  souvenir  i> 

—  Je  veux  rêver.  —  Le  rêve  est  vain.  Vois  l'aile  immense 

De  la  Gloire  passer  an  fond  de  l'avenir! 

Viens!  —  Oh  !  les  jours  dorés  et  calmes  de  l'enfance  !  » 


PROLOGUE 


J'habitais  autrefois  une  maison  heureuse,   • 
Aux  jours  du  rêve,  avant  ma  vie  aventurense. 

Du  seuil  clair,  des  rosiers  montaient  jusqu'à  son  faîte. 
Des  oiseaux  y  faisaient  une  rumeur  de  fête. 

Son  vieux  perron,  de  fleurs  sans  nombre  était  béni, 
El  SCS  vitres  s'ouvraient  vastes  sur  l'infini. 


PROLOGUE 


Alentour  un  grand  parc  rêvait  plein  de  statues. 

Et  des  vasques  dormaient  dont  les  eaux  s'étaient  tues. 

Des  lys  avaient  disjoint  les  terrasses  dallées  ; 
Les  gazons  verdoyaient  aux  anciennes  allées, 

Sinueuses  entre  deux  rives  de  feuillage, 
Ruisseaux  d'herbes  ayant  des  roses  pour  sillage. 

Et  mon  âme  pareille  au  grand  parc  solitaire 
Etait  pleine  de  fleurs,  de  ruine  et  de  mystère... 

La  clef  du  parc,  un  soir,  était  tombée  à  l'eau. 
Et  je  vivais  captif  au  fond  du  vieux  château. 

Avec  une  autre  enfant  belle  comme  une  femme, 
Si  belle  qu'en  l'aimant  je  crus  aimer  mon  âme. 

Ilélas!  Et  je  baisai  sa  bouche,  et  je  l'aimai. 
Et  nous  nous  sommes  enlacés  un  jour  de  Mai. 


PROLOGUE 


Le  vent  brûlant  mêlait  au  ciel  les  blanches  nues. 
Et  ce  fut  comme  si  nos  lèvres  étaient  nues... 

L'air  tiède  se  pâmait  sous  des  brises  ardentes. 
Le  silence  des  bois  vibrait  d'ailes  stridentes. 

Et  nous  crûmes  sombrer  dans  ime  mer  profonde. 
Et  pendant  un  moment  nous  fûmes  seuls  au  monde... 

Mais  nous  sentions  mourir  la  blancheur  de  nos  âmes; 
Nous  fondîmes  en  pleurs  quand  nous  nous  éveillâmes 

La  porte  près  de  nous  dans  l'ombre  ensoleillée 
S'ouvrait;  à  la  serrure  était  la  clef  rouillcc. 

Nous  nous  dîmes  adieu,  pleurants,  pour  à  jamais, 
Je  n'ai  plus  vu  l'enfant  très  belle  que  j'aimais.  . 

Et  depuis  je  vais  triste,  étonné,  sans  défense. 
J'ai  jadis  habité  la  Maison  de  l'Enfance. 


DOUTE 


Ai-je  vécu  vraiment  dans  le  château  désert  ? 

Je  ne  me  souviens  pas,  je  ne  me  souviens  plus... 

Souvent,  par  delà  l'ombre  et  les  jours  révolus, 

Je  irols  voir  ses  toits  bleus  rire  au  grand  soleil  clair. 

...  C'est  l'aurore;  la  brume,  aérienne  mer. 
Emplit  le  parc  dormant  d'un  calme  et  bleu  rcllux; 
Sur  l'herbe,  des  rayons  que  les  branches  ont  ])Iiis 
Bercent  leur  doux  or  tiède  en  la  fraîcheur  de  l'air. 


Dans  la  mousse  et  les  fleurs  le  vieux  perron  s'écroule  ; 
Une  rose  s'efTeuille  au  vent;  un  caillou  roule. 
Des  oiseaux  envolés  me  frôlent  d'un  coup  d'aile... 

El  c'est  l'ombre  soudaine  où  le  songe  s'achève, 
El  je  crois  m'éveiller  d'un  étrange  et  doux  rêve 
Où  mon  âme,  en  songeant  des  choses,  songeait  d'elle. 


LES  RUINES 


Blanche  maison,  maison  des  Rêves,  toute  blanche  I 

Le  parc,  frôlant  parfois  les  vitres  d'une  branche. 

Se  taisait,  calme,  autour  de  la  calme  demeure  ; 

Et  les  bassins  où  l'heure  un  jour  chante,  un  jour  pleure, 

Dormaient,  et  les  jets  clairs  à  la  bouche  des  masques 

Étaient  taris  ;  la  mousse  immobile  des  vasques, 

Miroir  d'eau,  reflétait  dans  l'azur  les  nuages; 

Pluie  automnale,  gels  d'hiver,  juin  lourd  d'orages, 

Sur  leur  socle  écroulé  que  mordent  les  épines 

Avaient  brisé  l'orgueil  des  statures  divines  ; 


LES    RUINES 


II 


Et  partout,  sous  les  bois,  aux  clairières,  c'étaient 
De  grands  marbres  croulants  que  les  branches  étayent. 
Comme  un  champ  de  bataiUe  où  se  seraient  battues. 
Aux  temps  jadis,  au  lieu  de  vivants,  des  statues. 


LE  PARC 


La  ^Liison  de  l'Enfance  au  lointain  du  passé 
Se  dresse  et  me  sourit  blanche  parmi  les  arbres. 
Et  je  revois  au  parc,  dès  le  seuil  dépassé. 
L'allée  où  nous  rêvions  le  soir,  couple  enlacé. 
Sous  le  geste  immobile  et  pâle  des  grands  marbres. 

Je  revois  le  jet  d'eau  bordé  de  grands  iris 
Qu'A.>Til  faisait  rêver  en  fleurs  mauves  et  graves, 


i3 


Courbes  sur  l'onde  ;  ainsi  les  rêves  de  jadis 

Se  mirent  sur  mon  âme,  iris  bleus  ou  purs  lys. 

Mais  y  cherchent  en  vain  leurs  corolles  suaves... 

Je  revois  le  bassin  verdi  de  mousses  d'eau 

Qui  s'ouvraient  comme  un  clair  et  fragile  lideau 

Au  choc  des  cailloux  blancs  que  nous  jetions  dans  l'onde 

Pour  voir  fuir,  à  travers  les  forêts  de  roseau, 

Los  grands  poissons  d'argent  dans  la  vasque  profonde  ; 

La  pelouse  où  les  llcurs  en  Mai  poussaient  par  gerbes. 

Mêlant  au  clair  pavot  la  jaune  renoncule. 

Et  dont  le  vent  berçait  les  longues  houles  d'herbes, 

Souffle  frais  du  matin,  brise  du  crépuscule. 

Sans  trêve,  en  un  remous  ondulenx  qui  circule. 

Je  revois,  dans  les  houx  héros  humiliés. 
Dieux  de  jadis  gisant  plus  que  morts,  oubliés. 
Les  marbres  dont  la  tête  a  roulé  sur  les  dalles, 
Les  nymphes  se  baissant  pour  nouer  leurs  sandales 
Que  dès  longtemps  le  vent  a  fait  choir  de  leurs  pieds. 


i4 


Et  surtout,  au  détour  verdoyant  d'une  sente. 
Émergeant  de  sa  gaine  de  marbre,  un  vieux  Faune 
Qui,  solitaire,  au  gré  d'une  ivresse  dansante. 
Promenait  ses  doigts  vifs  sur  une  flûte  absente 
Pour  charmer  les  échos  lointains  dans  le  bols  jaune. 


LE  FAUNE 


Le  parc  où  s'éveillaient  nos  deux  adolpscences 
Était  vaste  et  secret  comme  nos  jeunes  cœurs. 
Plein  d'une  ombre  où  glissaient  d'invisibles  présence» 

Attestant  le  vent  rude  et  les  siècles  vaincincurs, 
Un  vieux  faune  de  marbre  accompagnait  ses  danse» 
D  une  flûte  brisée  entre  ses  doigts  moqueurs. 


iG 


LE    FAUNE 


Le  silence  semblait  écouter,  sous  les  branches. 
Le  chant  évanoui  depuis  de  longs  hivers 
Qu'avaient  dû  moduler  jadis  ses  lèvres  blanches. 

Une  vigne,  aux  rameaux  noués  de  pampres  verts. 
S'enroulait,  familière  et  lascive,  à  ses  hanches; 
Il  lui  riait  d'un  long  regard  tendre  et  pervers. 

Mais,  malgré  le  vain  souffle  où  se  gonflent  tes  joues. 
Malgré  la  danse  agile  et  vive  de  tes  doigts 
Sur  les  Irous  de  la  flûte  absente  dont  tu  joues, 

Malgré  la  vigne  en  qui  tu  sens  frémir  parfois, 
T'enlaçant  de  ses  bras  sans  que  tu  les  dénoues. 
Une  nymphe  qui  veut  t'entraîner  dans  les  bois. 

Faune,  je  te  vois  triste  au  fond  de  ma  mémoire. 
Dans  l'ombre  douce  où  luit  ton  souvenir  serein 
Comme  autrefois  ton  marbre  au  fond  de  la  nuit  noire 


LE    FAUNE  17 

.Je  te  vois  le  front  morne  et  le  sourcil  chagrin, 
llegreltant  ces  longs  jours  de  ton  antique  gloire 
Où  ta  flûte  chantait  sous  ton  doigt  souverain  ! 

Octobre  t894. 


HÉSITATION 


O  mon  enfance!  ô  grand  souvenir!  Suis-je  digne, 
Ame  aujourd'hui  pleine  de  soir,  pécheur  méchant. 
Pèlerin  triste  qui  m'en  vais  le  front  penchant, 
De  chanter  ta  joie  aime  et  ta  blancheur  insigne? 

0  grand  soleil  tombé  dans  l'ombre,  sous  la  ligne 
Des  hêircs  qui  berçaient  la  nuée  au  couchant  ; 
Élang  ploin  de  ciel  IjIcu  qui  revais  dans  le  chant 
Mysiéricux  et  pur  et  tendre  d'un  beau  cygne! 


HÉSITATION  19 

Aujourd'hui  le  soir  tombe  et  l'horizon  s'endort. 

Mais  un  peu  de  soleil  persiste  en  reflets  d'or. 

Par  delà  les  rameaux  sans  feuille,  et  me  fait  signe... 

Le  chant  s'est  tu  dans  l'ombre  et  la  brume  a  terni 

Le  lac  clair  où  jadis  se  mirait  l'infini  ; 

"  !  dis  il  y  flotte  encore  une  plume  de  cygne. 


NOUS  ÉTIONS   DEUX  ENFANTS... 


^ous  étions  deux  enfants  étonnés  et  joyeux 

Deux  purs  enfants  heureux  d'être  au  monde,  pourtant 

<^' raves,  mais  étourdis  et  rieurs,  et  portant 

^o.n-  joie  épanouie  aux  fleurs  que  sont  leurs  yeux. 

Le  monde  autour  de  nous,  matin  mystérieux, 
Luisait  dans  un  brouillard  sonore  et  palpitant  ; 
Nous  marchions  dans  une  aube  éternelle,  en  cliantant. 
Les  doigts  entrelacés  sous  la  bonté  des  cieux. 


NOUS    ÉTIONS    DEUX    KNFAXTS...  21 


Un  nuage,  une  fleur  nous  jetaient  dans  l'extase; 
Notre  âme  se  sentait  éblouie  et  comme  ivre, 
Nous  devinions  qu'il  est  un  mystère  de  vivre; 

Et  puis  nous  n'dtions  plus  qu'un  beau  couple  qui  jase. 
Deux  oiseaux  sur  la  même  branche,  au  bord  du  nid, 
Qui  se  laissent  bercer  au  vent  de  l'infini... 

Octobre  a-O'^. 


NOUS  VIVIONS  LA... 


Nous  vivions  là,  couple  joyeux,  depuis  les  temps. 
Seuls,  perdus  au  très  vieux  château  d'entre  les  arbres, 
Jouant,  courant  dans  l'herbe  en  fleurs,  au  pied  des  marbres, 
Près  des  vasques,  débris  divins  des  vieux  antans... 

Tout  le  jour,  notre  joie  en  doux  rires  chantants, 
Sous  le  grand  dôme  vert  et  plein  d'échos  des  arbres. 
Riait  à  des  oiseaux  posés  sur  les  vieux  marbres, 
A  quelque  averse  brusque,  un  matin  de  printemps. 


NOUS    VIVIONS    T.  A  . 


23 


Ainsi,  sans  lin,  de  l'aube  aux  tièdes  crépuscules. 
Nous  courions  dans  le  parc,  joyeux,  parmi  les  mauves, 
Los  blancs  muguets,  les  iris  bleus,  les  renoncules; 

Et,  le  soir,  sur  les  draps  odorants  des  alcôves 

Nous  posions  nos  fronts  las  de  grand  air,  les  yeux  clos. 

Et  soudain,  dans  la  nuit,  nous  fondions  en  sanglots. 


MATINS  D'AVRIL 


Malins  d'Avril!  Ciels  bleus,  fleurs  !  réveils  triomphants! 
Parmi  le  clair-obscur  des  volets  clos,  où  rùdc 
L'or  du  soleil  vibrant  dans  l'ombre  déjà  chaude, 
Nous  bondissions  pieds  nus  hors  de  nos  lits  d'enfants. 

Et,  frileux,  nous  courions  pousser  ime  persienne 
Où  soudain  entraient  l'aube  et  la  brise  et  l'azur. 
Des  gl)'cines  pendaient  mauves  le  long  du  mur. 
Les  gonds  rouilles  criaient  sur  la  ferrure  ancienne... 


MATINS    D  AVniL  20 


Éblouis,  le  front  tiède  et  la  tête  sonore, 
Nous  écoutions  monter  la  rumeur  de  l'aurore 
\  aguement,  des  lointains  de  la  brume  vermeille, 

Chocs  du  marteau,  cris  du  clairon,  chansons  du  nid. 
Bruit  solennel  cl  doux  du  monde  qui  s'éveille... 
£t  devant  nous  s'ouvrait  un  espoir  infini. 


LES   ILLUSIONS 


Tandis  qu'aux  cieux  profonds  où  le  soleil  s'endort 
Dans  la  gloire  des  soirs  de  Septembre,  nos  rêves 
Bâtissaient,  éblouis,  sur  les  célestes  grèves 
Un  mirage  mouvant  de  cités  aux  toits  d'or; 

Adossés  aux  vieux  murs  de  la  blanche  demeure, 
Chauds  encore,  le  soir,  des  soleils  de  midi. 
Dans  les  frissons  perdus  d'un  grand  souffle  attiédi 
Qui  semblait  éventer  la  fatigue  de  l'heure. 


LES    ILLUSIONS  2'J 


Nous  rêvions,  le  front  moite  et  les  doigts  enlacés, 

Le  cœur  plein  de  langueurs  sereines,  caressés 

Par  nos  songes  plus  doux  à  nos  fronts  que  des  ailes. 

Nous  rêvions,  l'œil  perdu  dans  le  vague  avenir. 
Lassés  de  notre  enfance  impossible  à  finir, 
A  des  choses,  là-bas,  somptueuses  et  belles... 

Ouvre  les  yeux,  regarde  et  pleure  :  ce  sont  elles. 


LE   REGRET 


O  toujours  ce  regret  qui  ne  peut  s'apaiser  I 
J'étais  pur,  j'ignorais  la  tristesse  de  vivre, 
Et  j'allais  joyeux,  fou  de  surprise  et  comme  ivre 
Devant  l'aurore  immense  offerte  à  mon  baiser. 

«  Va,  disait  une  voix,  tu  n'as  qu'à  te  baisser. 
Cueille  toutes  les  fleurs  dont  le  parfum  t'enivre  ; 
J>a  vie  est  devant  toi;  va,  prends,  je  te  la  livre. 
l'.ii«  Ion  âme  infinie,  enfant,  pour  l'embrasser.  » 


LE    UEGRliT  29 


Et  j'allais  pour  cueillir  dans  le  jardin  du  monde 
La  joie  en  fleur,  corolle  éclatante  et  profonde. 
Qui  depuis  tous  les  temps  y  fleurissait  pourinoi... 

L'aurore  s'est  changée  en  soudain  crépuscule. 

Et  dans  l'ombic  où  le  beau  jardin  tremble  et  recule. 

Les  ronces  des  sentiers  ont  fait  saigner  mon  doigt. 

Qui  l'eût  cru,  c^u'on  trompait  ce  doux  eufaiil  ncdule? 


EN  HIVER 


En  hiver,  près  de  l'âtre  où  le  vent  gronde  et  pleure, 
Avant  derrière  nous  nos  ombres  colossales. 
Nous  écoulions  craquer  le  parquet  vieux  des  salles. 
Et  parfois  une  horloge  au  loin  chevroter  l'heure... 

Puis,  sous  les  miroirs  gris  qu'un  reflet  vert  effleure. 
Le  long  des  corridors  pavés  de  grandes  dalles. 
Frissonnants,  au  seul  bruit  fourré  de  nos  sandales. 
Nous  allions  dans  le  froid  de  l'antique  demeure. 


Ei\    HIVER  3l 

Dehors,  tourbillonnait  la  neige  des  tourmentes, 

El,  l'rileux,  nous  serrions  nos  doigts  joints  sous  nos  mantes. 

Et  le  vent  éternel  emportait  les  journées  ; 

Aux  vitres  pâlissaient  de  grandes  fleurs  de  givre, 
Et  le  temps  s'arrêtait,  tout  semblait  las  de  vivre. 
Et  dans  l'ombre  sonnaient  des  heures  étonnées. 


SOIRS 


Parfois,  quand  le  soleil  baissait  dans  les  grands  chênes. 
Et.  que  l'azur  léger  à  travers  les  rameaux 
Pâlissait,  et  qu'au  fond  du  val,  dans  les  hameaux. 
Les  cloches  s'envolaient  des  églises  prochauies, 

Nous  écoulions  tous  deux,  retenant  nos  haleines. 

Grincer  sur  les  pavés  l'essieu  des  chariots 

Qui  s'en  venaient  avec  des  heurts  et  des  cahots. 

Des  champs  brumeux  sur  tous  les  longs  chemins  des  plaines. 


33 


Et  nous  sentant  soudain  captifs  dans  la  Maison. 

Tandis  qu'autour  de  nous  montaient  de  l'horizon 

Les  cloches  et  ces  bruits  de  grands  chars  sur  les  routes. 

Nous  pleurions  seuls,  perdus  dans  l'ombre  des  feuillécs. 
Et  nos  pleurs  sur  nos  mains  tombaient  à  tièdes  gouttes. 
Et  nous  nous  caressions  avec  nos  mains  mouillées. 

Octobre  1896. 


ÉVEIL  D'AMOUR 


Quelquefois  mes  cheveux  frôlaient  sa  joue  en  fleurs, 
Et  nos  mains  se  prenaient  lentes,  comme  peureuses. 
Et  nous  sentions  soudain  nos  deux  âmes  heureuses 
D'un  grand  bonheur  étrange  où  trembleraient  des  pleurs. 

Nos  doux  rires  charmés  faisaient  un  long  silence, 
Et  nous  n'entendions  plus  que  le  bourdonnement 
Des  guêpes  sur  les  fleurs  des  sureaux  vaguement. 
Bruit  d'or  parmi  la  verte  et  chaude  somnolence 


ÉVEIL    d'amour  35 


Et  nos  lèvres  s'ouvraient  pour  murmurer  des  mots 
Infinis,  que  semblait  chanter  à  bouches  closes 
La  chanson  de  la  brise  au  loin  sous  les  rameaux; 

Et  s'élevant  en  nous  comme  un  écho  des  choses, 

Ils  montaient  de  nos  cœurs  et  nous  allions  les  dire... 

Et  puis  nous  ne  trouvions  plus  rien,  que  nous  sourire. 

OclobreisOG. 


L'IRRÉPARABLE 


Qu'avons-nous  fait,  ma  triste  enfant,  ma  pâle  amie! 
Quel  fut  ce  tourbillon  d'ivresse,  où  nos  deux  ûmes 
Ont  fui  dans  les  baisers,  les  sanglots  et  les  flammes, 
Pour  retomber  sans  force  et  mortes  à  demi... 

Quels  furent  ces  frissons  douloureux  et  sublimes 
Où  nous  étions  heureux  en  sanglotant,  hymen 
Doux  et  cruel,  sommet  brûlant  d'extase  humaine, 
Vertige  du  bonheur  emporté  sur  les  cimes... 


t    inREPARABLE 


Hélas  1  qu'avons-nous  fait?  Le  soleil  sous  les  branches 

Joue  et  rôde,  et  le  vol  des  guêpes  vibre  encor, 

Comme  quand  mes  deux  mains  ont  saisi  tes  mains  blanches  : 

Et  rien  n'est  changé,  l'heure  est  douce,  et  le  bois  dort... 
Mais  tu  pleures,  je  fuis  tes  grands  yeux  que  j'aimais. 
Et  quelque  chose  en  nous  s'est  brisé  pour  jamais  ! 


LE  PERRON   RUINÉ 


Le  perron  ruiné  s'enfonçait  dans  la  terre. 
Envahi  par  la  mousse  et  les  toufles  de  roses 
Que  le  vent  balançait  sur  les  degrés,  décloses 
D.ins  le  ffuillage  sombre  et  palpitant  du  lierre. 

El  quand  nos  mains  prenaient  la  rampe  familière, 
Lisse  et  docile  aux  doigts  comme  les  vieilles  choses, 
Toul  le  perron  jonché  de  grands  pétales  roses 
Vacillait,  et  nos  pieds  tremblaient  sur  chaque  pierre. 


LE    PrURON    RUINE  .)i> 

Ainsi,  couple  qui  chante  ou  rêve  au  i;ré  de  l'heure, 
Nous  ne  montions  jamais  à  la  vieille  demeure 
Qu'en  trébuchant  un  peu  sur  le  perron  branlant  ; 

Et  la  Maison  semblait  un  cœur  brisé,  plein  d'ombres. 
Au  seuil  couvert  de  fleurs,  mais  semé  de  décombres, 
Où  la  Joie  et  l'Amour  n'entienl  qu'en  chancelant. 

Octobre  1896. 


PLEURS 


AU   CRÉPUSCULE 


C'est  l'heure  où  l'on  entend  le  silence  des  chambres... 
La  nuit  vient;  le  mystère  assoupit  l'horizon. 
\nx  rideaux  des  Ions  las  de  pourpres,  d'ors  et  d'ambres 
Meurent  avec  les  bruits  de  la  vieille  maison. 

Et  la  vie  un  moment  semble  s'être  arrêtée... 
Tout  s'abîme,  tout  rêve  en  l'oubli  de  demain; 
'l'out  prend  haleine  au  bord   de  l'éternel  chemin, 
«  );i  (lirait  une  halte  au  haut  d'une  montée. 


l\k  AU    GUÉPUSGULE 


Dans  vm  cristal  fragile  agonisent  des  fleurs 
Dont  l'âme  indéfinie  embaume  toute  l'ombre; 
Le  demi-jour  errant  met  sur  le  miroir  sombre 
Ces  reflets  çà  et  là  qu'ont  de  grands  yeux  en  pleurs. 

houle,  dans  son  coin  noir,  l'horloge  insoucieuse 
Bat  toujours  d'un  grand  bruit  incessant,  inlassé. 
Et  martèle  à  coups  lents  et  mats  l'ombre  anxieuse, 
El  cloue  à  petits  coups  l'heure  dans  le  passé. 

Un  peu  de  crépuscule  encor  par  la  fenêtre 
Vient  s'éteindre  aux  plis  lourds  des  rideaux  demi-clos. 
Tout  est  las,  tout  dcl'aille  et  va  mourir  peut-être... 
...  Le  silence  du  soir  semble  un  bruit  de  sanglots. 

Octobre  1895. 


CLOCHES   EN   L'AZUR 


0  toi  qui  dors  dans  l'ombre  en  attendant  la  nuit. 
Lève-loi,  mets  ton  front  contre  les  carreaux  frais; 
Sans  clair  nuage  ainsi  qu'une  àmc  sans  regrets. 
L'azur,  plein  de  lumière  et  de  silence,  luit! 

Seul  et  splendide,  au  fond  d'un  'lUmineux  ennui, 
Sans  ombre  vague  ainsi  a':.'une  âme  sans  secrets, 
Le  néant  bleu  du  ciel  dort  sur  les  verts  cyprès; 
L'azur  s'ennuie  autant  que  notre  âme,  aujourd'hui  I 


46  CLOCHES    EN    l'aZLR 

Mais  écoule,  une  cloche  en  l'air  qui  vibre  encore, 

Une  autre,  une  autre  ont  fait  tomber  leur  pleur  sonore; 

Voici  fondre  en  sanglots  l'ennui  serein  du  ciel... 

Mais  nous,  hélas!  quel  chant,  quelles  cloches  plaintives 
Noms  feront  sangloter  en  larmes  fugitives 
I/ennui  morne,  l'ennui  de  vivre  essentiel? 

Mais  nous,  quel  chanl  divin,  quelles  cloches  du  ciel 

Mai  1894. 


BERCEUSE 


L'heure  est  plaintive  et  le  soir  est  bleu. 
Il  \ient  du  bruit  de  la  rue,  un  peu... 

Quelqu'un  chantonne  au  fond  de  la  cour 
Un  vieux  refrain  qui  parle  d'amour. 

Dans  l'ombre  au  loin  s'éteignent  des  pas. 
Et  la  chanson  meurt  tout  bas,  là-bas... 


48  BERCEUSE 


Et  tout  se  tait,  et  la  vie  achève 

De  s'en  aller,  lente,  au  cours  du  rêve. 

Ne  pleure  pas,  ô  ma  triste  enfant. 
Mon  grand  amour  veille  et  te  défend. 

Le  vent  est  froid,  le  foyer  sans  flammes. 
Mais  chauffons-nous  au  feu  do  nos  âmes. 

Si  le  silence  est  sombre  et  méchant, 

Que  nos  baisers  nous  soient  comme  un  chant, 

Un  chant  léger  qui  berce  la  nuit. 
Qui  bercera  notre  sombre  ennui. 

Viens  dans  mes  bras,  laisse  aller  ta  tête... 
Écoute  au  loin  la  grande  tempête, 

L'ouragan  vaste  au  fond  du  ciel  noir, 
Le  froid  de  l'ombie  et  l'cflroi  du  soir... 


BERCEUSE  49 


Entends  le  vent  souiïlcr  par  rafales 
Et  le  silence  aux  doux  intervalles... 

C'est  une  mer  qui  pousse  ses  flots. 
C'est  un  bruit  doux  comme  des  sanglots. 

Serrons-nous  bien  l'un  tout  contre  l'autre. 
11  n')  a  plus  d'amour  que  le  nôtre  I 

Ton  front  est  doux  au  mien  qui  le  touche. 
Donne  ta  main  et  donne  ta  bouche. 

Et  puis  pleurons,  puisque  tu  le  veux. 
Pleurons  sans  fin.  pleurons  tous  les  deux. 

Front  contre  front,  tes  yeux  dans  mes  yeux. 
Et  nous  serons  ainsi  presque  heureux... 

Octobre  1896. 


SOLITUDE 


Il  pleut  du  bleu  sous  les  branches 
Qui  balancent  dans  le  vent 
Des  reflets  d'argent  mouvant 
Doux  comme  des  roses  blanches. 

Dans  l'océan  des  couleurs 
Le  soleil  fait  des  sillages; 
Le  vent  berce  les  feuillages 
Pleins  de  ramiers  roucouleurs. 


SOLITUDE 


5i 


0  s'en  aller  solitaire 
Dans  toute  cette  douceur  I 
0  ne  point  trouver  de  sœur 
Chez  les  filles  de  la  terre! 

0  tout  seul,  pleurer  sans  fin. 
Sans  fin,  sans  trêve,  sans  aide. 
Sous  le  ciel  profond  et  tiède 
Ainsi  qu'un  grand  cœur  divin  1 


RETRAITE  D'AME 


Là-bas,  les  trembles  las  succombent  feuille  à  feuille 
Au  vent  qui  fait  frémir  leurs  cimes  dans  le  ciel  ; 
Le  soir  est  un  frisson  que  l'air  profond  recueille, 
Le  vent  est  une  fleur  immense  qui  s'effeuille, 
Le  crépuscule  est  doux  dans  sa  clarté  de  miel. 

Je  ne  veux  plus  penser  qu'aux  choses  de  mon  âme, 
Je  veux  vivre  enfermé  dans  mon  secret  vermeil 


RETRAITE    d'aME  53 


Et  me  pencher  sans  fin  sur  mon  cœur  sombre,  où  pâme 
Comme  un  enfant  blessé  par  un  baiser  de  femme. 
Mon  jeune  désespoir  pâli  loin  du  soleil. 

Je  veux  ne  plus  aimer  que  la  sereine  face 

De  mes  pcnsers  baisant  leurs  lèvres  aux  miroirs, 

Et  regarder  la  vie  étrangère  qui  passe, 

Reflet  vertigineux  qui  s'ébauche  et  s'efTace, 

Aux  seuls  murs  de  ma  chambre  ouverte  sur  les  soirs. 

Sans  penser,  dans  un  rôve  éternel,  sans  l'envie 
De  fixer,  fût-ce  une  heure  à  mon  songe  ravie. 
Le  reflet  que  le  monde  a  mis  sur  le  mur  blême. 
Je  veux  tourner  le  dos  pour  toujours  à  la  vie 
Et  m'enivrer  sans  fin  de  l'ombre  de  moi-même. 


POf:ME  DORÉ 


Pourquoi  faut-il  donc  que  je  souffre 
Devant  cet  horizon  joyeux, 
Que  l'azur  ne  soit  plus  qu'un  gouflre 
Pour  s'être  miré  dans  mes  yeux? 

Pourquoi  faut-il  que  soit  troublée 
La  paix  de  ce  qui  ne  vit  pas, 
Parce  qu'une  âme  désolée 
La  contemple  en  pleurant  tout  bas; 


POKME    DORE 


55 


Que  je  frissonne  de  langueur 
Sous  cette  paix  consolatrice. 
Et  que  tout  le  ciel  s'assombrisse 
De  la  nuit  que  j'ai  dans  le  cœur? 

Rassure-toi,  rêveur  fiévreux; 
Ton  ardente  mélancolie 
Est  un  secret  commun  qui  lie 
Le  monde  à  ton  cœur  douloureux. 

Un  vague  tourment  invisible 
Ronge  les  choses  comme  toi  ; 
Elles  suivent  la  grande  loi 
Sous  leur  doux  visage  paisible. 

En  peine  d'immortel  espoir 
El  du  simple  et  las  chagrin  d'être. 
Un  deuil  infini  les  pénètre, 
Comme  une  brume  vers  le  soir. 


56  POÈME    DORÉ 


Un  moment,  impose  silence 
A  ton  cœur,  sanglot  éternel. 
Entends,  un  long  soupir  s'élance 
Du  cœur  des  choses  vers  le  ciel. 

Ta  douleur  n'est  pas  isolée 

Au  milieu  de  tout  leur  bonheur, 

Mais  elle  sanglote,  mêlée 

Aux  mille  sanglots  du  grand  Chœur  ; 

Elle  n'est  qu'une  voix  de  plus 
Dans  le  chant  des  Mélancolies, 
Pleureuses  déesses  pâlies 
Qui  lamentent  les  cieux  perdus. 

Elle  n'est  qu'un  sanglot  plus  pur 
Dans  l'éternelle  symphonie 
Par  qui  la  douleur  infinie 
Se  plaint  à  l'impassible  azur. 


PAROLES  SUR  LA  MER 


Ce  soir  l'ombre  est  plus  triste  alentour  de  nos  rames, 
El  la  nuit  plus  profonde  et  le  vent  plus  amer. 
Tumultueux  pensers  montant  comme  la  mer. 
Quand  donc  cesserez-vous  de  tourmenter  nos  âmes?... 

La  grève  au  loin  se  perd  dans  l'eau  comme  un  chemin. 
Des  étoiles  ont  froid  dans  le  creux  noir  des  vagues; 
Une  d'elles  scintille  au  reflet  de  tes  bagues; 
Elle  est  pâle  :  tu  tiens  mon  étoile  en  ta  main. 


58  PAnOLES    SUR    LA   MER 


Laisse-moi  te  parler  longuement  sans  te  voir. 

Dans  l'ombre  où  tes  beaux  yeux  grandis  luisent  à  peine. 

Car  les  aveux  ont  peur  de  ta  pâleur  soudaine, 

Et  mes  lèvres  ont  soif  d'un  grand  aveu,  ce  soir. 

Hélas!  les  mots  jamais  pourront-ils  te  la  dire, 
0  mon  amie,  aussi  malheureuse  que  moi, 
Ma  tristesse  infinie  et  vieille  sous  la  Loi 
Et  tout  mon  invisible  et  douloureux  martyre?... 

Voici  :  mon  cœur  au  seuil  de  vivre  est  abattu. 
Et  d'avoir  vu  le  jour  je  retourne  vers  l'ombre. 
Veux-tu  mourir?  L'onde  est  profonde,  la  nuit  son!  i   . 
Je  suis  triste  à  jamais  et  je  t'aime.  Veux-tu? 


LE  FRISSON 


0  tristesse!  El  pourtant  tout  m'était  doux  ce  soir. 
Le  bruit  au  vieux  cartel  de  l'heure  opiniâtre. 
Les  llanimes  des  tisons  sur  la  cendre  de  l'âlre, 
El  la  lampe  bleuie  au  lointain  du  miroir. 

Tu  semblais  oublier,  paisible,  presque  sage 
Ton  angoisse  de  vivre  et  ton  amour  peureux, 
Et  tu  baissais  tes  cils  sur  tes  yeux  noirs  fiévreux. 
Afin  que  tout  fût  pâle  cl  calme  en  ton  visage. 


6o  LEFniSSON 


Les  étoiles  luisaient  claires  au  ciel  dormant, 
Que  balayait  sans  fin  l'âpre  vent  de  Décembre, 
Et  dans  le  grand  silence  où  se  berçait  la  chambre, 
Ma  tristesse  s'était  assoupie  un  moment. 

Et  soudain  ce  frisson  m'a  réveillé  1  Qu'était-ce 

Que  ce  frisson  mystérieux;  il  a  passé 

Comme  un  grand  coup  de  vent  ouvrant  mon  cœur  glacé 

A  toute  l'âpre  nuit  du  dehors...  0  tristesse! 

Qu'était-ce!  Ah!  je  le  reconnais!  C'est  l'éternel 
Frisson,  le  grand  chagrin  sans  espoir  et  sans  trêve, 
L'ennui  de  s'éveiller  toujours  du  même  rêve 
El  de  vivre  sur  terre  en  regrettant  un  ciel, 

Un  ciel  où  l'âme  vit  selon  son  propre  songe, 
Le  ciel  vague  et  lointain  pour  qui  nous  étions  faits. 
Dont  le  reflet  nous  suit  en  ce  monde  mauvais 
Et  change  toute  joie  ici-bas  en  mensonge. 


LE    FRISSON  6l 


C'est  l'espoir  nostalgique  et  l'étemel  regret. 
C'est  l'ennui  monotone  et  cruel  et  secret. 
L'ennui  du  foyer  froid,  de  l'heure  consumée. 
L'ennui  de  tes  baisers  jaloux,  ô  bien  aimée. 

L'ennui  de  mon  amour  douloureux  et  distrait. 


HEURES 


LA   BRISE   EN   LARMES 


Ciel  gris  au-dessus  des  charmes. 
Pluie  invisible  et  si  douce 
Que  sa  caresse  à  ma  bouche 
Est  comme  un  baiser  en  larmes; 

Vent  c[ui  flotte  sur  la  plame 
Avec  les  remous  d'une  onde 
Doux  vent  qui  sous  le  ciel  sombre 
Erre  comme  une  âme  en  peine , 


CG  LABRISEENLARMES 


Ame  en  peine,  âme  des  choses 
Qui  frissonne  sur  la  plaine. 
Ame  éparse  et  fraternelle 
Des  cieux,  de  l'ombre  et  des  loses; 

Ciel,  forêt  bleue,  aube  grise, 
Doux  amis  de  ma  tristesse. 
Ma  bouche  au  hasard  vous  baise 
Sur  les  lèvres  de  la  brise... 


Octobre  18W. 


AUBE 


La  pluie,  aux  rameaux  verts  des  frênes  et  des  charmes, 

S'égoutte  dans  le  yent; 
Et  le  jeune  matin  s'éveille  dans  les  larmes, 

Gomme  un  chagrin  d'enfant. 

Le  ciel  est  traversé  sans  fin  de  grands  nuages 

Qui  pleurent  et  s'en  vont  ; 
Une  fraîcheur  languide  étire  les  feuillages. 

Et  le  vent  est  profond. 


GS  AUBE 

Il  n'est  pas  de  parfums,  cette  aurore  ;  les  roses 
S'ouATeut  avec  ennui. 

Ou,  frileuses,  au  vent  de  l'aube  restent  closes. 
Comme  au  vent  de  la  nuit  ; 

Et  les  fleurs  sont,  en  vain  par  le  jour  rajeunies. 
Des  âmes  sans  secrets, 

Et  la  brume  a  tué  les  odeurs  infinies 
Qui  sortent  des  fo)-êts. 

Oh  !  par  ce  doux  matin  grave  et  mélancolique 
Aux  roses  sans  parfums, 

Songe,  songe,  ébloui  par  le  grand  jour  oblique, 
A  tes  rêves  défunts. 

Un  pâle  et  doux  soleil  naît  entre  deux  nuées 
Comme  un  espoir  douteux  ; 

Des  voiles  sur  le  lac  s'en  vont  diminuées... 
Ces  voiles,  ce  sont  eux. 


69 


Eux,  tes  rêves  d'anfan  aux  fuites  invisibles 
Dans  l'air  plein  de  langueur. 

Qui  s'éloignent  aux  vents  frissonnants  et  paisibles. 
S'éloignent  de  ton  coeur... 


FRUIT  D'AUTOMNE 


Ta  bouche  aimée  a  le  parfum  acide  et  clair 

De  ces  fruits  qu'a  dorés  sans  les  mûrir  l'Automne; 

Beaux  fruits  tentant  la  bouche  avide  qui  s'étonne 
De  l'ùprelé  mordue  avec  l'or  de  leur  chair. 

Kl  hieiitôt,  quand  la  lèvre  à  leur  goût  s'accoulume. 
De  la  douceur  eoûlce  avec  leur  amertume. 


JOURS  GRIS 


0  jours  gris!  jours  aimés  de  l'âme  qui  s'ennuie! 

0  ciels  d'où  tombe  lente  et  chagrine  la  pluie, 

Sœur  des  larmes  !  Ciels  doux  à  l'âme  solitaire  ! 

Tout  le  Ciel  tombe  goutte  à  goutte  sur  la  terre. 

Tout  le  Deuil  tombe  larme  à  larme  dans  notre  ;umc  ! 

Au  doux  vent  d'Ouest  qui  semble  un  long  baiser  de  femme 

Le  ciel,  tout  frissonnant  de  brises  lentes,  plcuio. 

Comme  un  visage  ému  d'un  baiser  qui  l'effleure 

Et  que  fait  fondre  en  pleurs  la  cJouccur  des  caresses  . 

0  jours  de  baisers  las  et  de  pâles  ivresses  I... 


LES  SÈVES.  LES  GRÈVES,  LES  RÊVES 


Il  pleut  du  soleil  sous  les  branches. 
Un  grand  nuage  vole  au  ciel  à  tire  d'ailes  ; 
Il  pleut  du  soled  sous  les  branches, 
L'enclos  est  plein  de  roses  blanches, 
Un  ramier  bleu  roucoule  au  rebord  des  tourelles. 

Tout  l'air  est  zézayant  d'essaims  fous  d'éphémères; 
11  passe  des  senteurs  mielleuses  et  anièrcs. 


LES  SÈVES,  LES  GRÈVES,  LES  HKVES       "3 


0  doux  vent,  tu  soufflas  ce  matin  sur  les  gièves 

Et  les  goémons  verts, 
Aux  pays  fabuleux,  là-bas,  au  bord  des  mers 
Vers  où  ma  nostalgie  appareille,  sans  trêve. 


1|  passe  des  senteurs  mielleuses  et  amères. 
C'est  le  parfum  des  sèves 
Et  c'est  l'odeur  des  grèves 


C'est  la  senteur  des  sèves 
Errante  dans  le  vent 
Qvii  a  passé  avant 
Sur  les  lointaines  grèves. 


C'est  le  parfum  vivant 
Des  algues  et  des  vagues 
Qui  vient  en  souffles  vagues 
Des  plages  de  la  mer. 


74       LES  SÈVES.  LES  GRAVES.  T.ES  R  l' V  E  S 

Il  passe  des  senteurs  mielleuses  et  amères. 

C'est  le  parfum  des  rêves 
—  Tout  l'air  est  zézayant  d'essaims  fous  d'éphémères, 
C'est  le  parfum  des  rêves 
Qui  passe,  doux  amer. 


L'HEURE   DU   PASSÉ 


Un  satyre  de  marbre  en  le  soir  taciturne 

Écoute  le  vent  doux  glisser  de  feuille  en  feuille. 

D'une  main  la  Naïade  épanche  de  son  urne 

Un  flot  d'ombre  et  de  nuit  que  l'autre  main  recueille; 

Nul  frisson  n'a  troublé  le  silence  nocturne, 

Que  parfois  le  bruit  des  feuilles  que  le  vent  cueille... 

Le  vieux  parc  solitaire  où  dansent  les  statues 
S'assombrit  lentement  dans  le  déclin  de  l'heure; 
Les  colombes,  posant  leur  vol  blanc  qui  l'cITlcure, 


L  II  nu  RE  DU  PASSl' 


Sur  le  toit  bleu  se  sont  une  à  une  abaffucs;  / 

Et  les  vasques  où  l'eau  jaillit  et  rit  et  pleure, 
En  un  doux  bruit,  sanglot  ou  rire,  se  sont  tues. 

C'est  l'heure  où  le  Passé  revient  errer  en  maître 
Au  parc  sombre —  le  vent  fait  battre  au  loin  les  portes 
Au  parc  sombre  et  profond  que  la  brume  pénètre.. 
—  Le  vent  secoue  au  loin  la  grille  en  ses  mains  fortes. 
Il  entre.  Entends  là-bas  ce  long  frisson...  Peut-être 
C'est  le  bruit  de  son  pas  parmi  les  feuilles  mortes... 


NOCTURNE 


Le  silence  des  cieux  est  si  doux  qu'il  semble  une 
Musique  voguant  bleue  aux  clartés  de  la  lune. 
La  brise  a  détaché  des  feuilles  une  à  une  ; 
Aussi  légers  ce  soir  tombent  les  instants  vains... 

Cueillons-les  sans  songer  à  la  vie  importune  ; 
Respirons  dans  la  brise  où  rôdent  des  parfums. 
Sous  le  frais  embaumé  de  l'ombre  au  clair  de  lune. 
L'odeur  des  lys  dormants  et  des  regrets  défunts. 


78  NOCTURNE 


Elle  monte  légère  et  tournoyante,  en  une 
Spirale  où  le  vent  berce  un  chœur  de  séraphins 
Invisibles  qui  cette  nuit,  sans  bruit,  sans  fin, 

Enchantent  le  silence  et  l'ombre  blanche  et  brune. 
En  touchant  lentement  d'un  archet  doux  et  fin, 
D'un  archet  fait  d'azur  et  de  rayons  de  lune, 

Les  théorbes  rêveurs  des  silences  divins. 


\ 


LE   VAN   DU   CIEL 


Les  cieux,  ce  soir,  sont  pleins  de  nuages  pressé 
Qu'amoncelle  un  doux  vent. 
Les  cieux,  ce  soir,  sont  tout  tressés 
De  nuages  entrelacés 

Comme  l'osier  d'un  vaste  et  mystérieux  van. 


Qu'est-ce  donc  que  veulent  les  Cieux 
Au  soufiQe  de  cette  nuit  claire. 
Vanner  comme  du  blé  sur  l'aire? 
Quelle  moisson  du  ciel?  Quel  froment  merveilleux 


LE    VAN    DU    CIEL 


!  eut-être  qu'il  y  a  dans  les  sphères  profondes 
Par  delà  ces  lointains  nuages,  trop  d'étoiles, 
Que  dans  la  grande  Nuit  dont  les  ombres  les  voilent, 
Dieu  ne  peut  plus  compter  les  myriades  de  mondes. 
Et  qu'il  veut  disperser  aux  brises  vagabondes. 
Comme  des  grains  de  blé  célestes,  les  Étoiles. 

Peut-être  il  va  venir  de  mystérieux  Anges 
Qui  dans  leurs  fortes  mains  prendront  le  van  céleste, 
El  (jui  lentement,  doucement,  avec  un  geste 
Rythmique,  remuant  sur  terre  une  ombre  étrange. 
Sépareront  aux  pieds  de  Dieu,  moisson  céleste, 
La  paille  et  le  bon  grain  des  éternelles  granges. 


AUTRE  NOCTURNE 


L'ombre  est  ti^de,  et  la  nuit  s'enivre  de  lilas. 
Le  silence  écoule  dormir  les  oiseaux  las, 
Et  le  vent  palpiter  dans  l'odorant  mystère. 
Les  arbres  assoupis  laissent  pencher  à  terre 
Leurs  rameaux  fatigues  de  brise  et  de  parfums. 
Où  se  frôle  parfois  l'aile  des  Séraphins 
Bleue  au  milieu  des  fleurs  toutes  blanches  de  lune. 
Qui,  cette  nuit,  montant  et  descendant,  sur  une 


82 


NOCTURNE 


Légère  échelle  aérienne  de  rayons. 

Par  milliers,  entr'ouvrant  derrière  eux  des  sillons 

De  lumière,  en  vols  doux  comme  des  essaims  d'âmes. 

Dans  l'éblouissement  de  leurs  ailes  de  flammes 

Dont  la  nuit  ne  peut  pas  éteindre  la  clarté, 

Parmi  l'azur,  les  fleurs,  le  silence  enchanté, 

La  langueur  de  la  nuit  trop  douce,  le  vent  sombre, 

Et  la  vaste  amitié  de  la  lune  et  de  l'ombre. 

Cueillent  les  fleurs  des  bois  et  les  fleurs  des  chemins 

Pour  emporter  aux  cieux  tout  l'Avril  dans  leurs  mains. 

Octobre  1896. 


L'OMBRE  EST  BLEUE... 


L'ombre  est  bleue  et  la  nuit  palpite  d'ors  tremblants 
Dans  l'azur,  on  croit  voir  flotter  des  voiles  blancs 
Qui  frémissent  au  souffle  onduleux  du  mystère  ; 
Les  longs  voiles  traînants  des  anges  de  la  terre 
Qui  montent  vers  les  cieux,  sans  fin,  sans  bruif,  en  une 
Ascension  dont  l'essor  tremble  au  clair  de  lune. 
N'entends-tu  pas  dans  l'infini  battre  leurs  ailes  ? 
Les  étoiles,  au  chant  des  sphères  éternelles, 


Sli  l'ombre  est  bleue, 


Palpitent  dans  le  vent  de  ces  ailes  r)  tlimées, 
Qui  lentement,  parmi  les  ombres  embaumées 
Et  le  sommeil  immense  et  bleu  de  toutes  choses. 
Éventent  le  silence  et  font  pâmer  les  roses. 

Octobre  1896. 


LE   COIN    DES   SOURIRES 


PROVINCE 


Encore  que  t'aimcr  ne  soit  fatal,  je  l'aime 
Parce  que  ton  cœur  est  selon  mon  cœur. 

Mais  ne  te  pare  point,  chère.  Reste  toi-même, 
Prends  garde  d'enrubanner  ta  douceur. 

Je  trouve  à  te  baiser  les  mains  d'infinis  charmes. 

Par  tendresse  ou  par  volupté?  non  point. 
Mais  parce  que  ces  mains  essuyeuses  de  larmes 

Sous  l'œil  maternel  font  du  petit  point. 


PROVINCE 


0  simplicité  sainte  !  0  tranquille  province 
Où  l'amour  est  un  bon  enfant  rangé 

Qui  ne  peut  supporter  un  pli,  même  si  mince! 
Aux  draps  de  son  lit  odeur  d'oranger. 

Que  tes  menus  travaux  in'émeuvent,  ma  petite! 

Je  sais  d'où  venait  le  charme  inconnu 
Qui  fit  hésiter  Faust  au  seuil  de  Marguerite; 

Gretchen  tricotait  un  bas  ingénu. 

* 
*  * 

Chère,  ne  boude  pas;  je  raille,  mais  je  t'aime. 
Chère,  pourquoi  pleurer,  et  tout  bas  m'accuser? 
Mes  baisers  te  font  belle,  et  ce  sourire  niômc. 
Ce  sourire  moqueur  qui  le  semble  un  blasphème. 
Prend  en  allant  vers  toi  la  forme  d'un  baiser... 

A  Mil  1892. 


PARIS 


Il  fait  un  vrai  temps  de  Paris. 
Le  11  olloir  luit  sous  le  ciel  gris  ; 
Somnolente  tombe  la  pluie. 
Et  je  m'ennuie... 

En  moi  se  moud  tout  seul  un  air, 
Bote  et  bon  comme  une  habitude; 
Et  mon  âme  est  la  platitude 
Dans  le  désert. 


Mars  1S92. 


BANLIEUE 


Dans  le  petit  jardin  aux  fleurs  banales 
Où  s'épanouit  un  rêve  bourgeois. 
Où  les  rocailles  ont  un  air  narquois 
Tant  elles  se  sentent  originales. 

Monsieur  Paturel,  sous  un  arrosoir, 
Inonde  à  grands  flots  de  vagues  pensées. 
(Non  pas  tant  que  les  siennes,  de  pensées!) 
—  Heureusement  descend  le  calme  soir 


BANLIEUE  91 

Qui  va  blesser  de  langueur  toutes  choses 

Et  vêtir  de  tristesse  le  jardin. 

Et  faire  rentrer  l'arroseur  badin 

Qui  versait  son  âme  ingénue  aux  roses. 

Alors  tout  redeviendra  naturel, 
Et  les  fleurs  fleuriront  pour  elles-mêmes. 
Sans  subir  les  admiratifs  blasphèmes 
Que  leur  prodiguait  monsieur  Paturel. 

Au  dessert,  monsieur,  attendri  lui-même, 
Lutinera  madame  Paturel, 
Et  lui  dira  :  Florina,  je  vous  aime... 
Alors  tout  redeviendra  naturel. 

Juin  1892. 


LA  VRAIE   TENTATION 


C'est  une  erreur  certaine,  encor  que  séculaire. 

Où  s'est  cristallisé  l'amour  du  populaire 

Pour  les  larges  beautés  dont  on  a  plein  les  mains, 

De  croire  que  le  saint  le  plus  chaste  des  saints, 

Anloine,  remordu  des  vieux  désirs  infâmes. 

Pût  être  un  jour  tenté  par  trois  ou  quatre  femmes 

De  qui  la  fermeté  des  seins  dressés  n'ait  eu 

D'égale  que  la  fermeté  de  sa  vertu. 

Auloine  on  son  déscil  avait  perdu  l'usage 

Du  'lésir  même,  tant  il  élail  resté  sage. 


L  A  V  R  \  T  E  T  K  N  T A  T  I  0  N  ()0 


Et  ses  sens  dans  son  âme  étaient  trop  haut  montés 
Pour  en  descendre  à  ces  matérialités. 
Plusieurs  femmes  ne  lui  jclcrcnt  pas  l'amorce  ; 
Celle  qui  l'émut  tant  fut  seule,  et  dut  sa  force, 
Non  pas  à  la  vertu  païenne  d'un  beau  corps. 
Mais  à  ses  yeux  cherchant  des  yeux  miséricords. 
Pourtant,  elle  était  belle,  elle  aussi;  mais  ses  charmes 
Liaient  voilés  de  deuil  comme  ses  yeux  de  larmes. 
Ou  SCS  seins  des  cheveux  sombres  qui  l'cnlouraient. 
Elle  était  belle,  mais  surtout  elle  pleurait. 
Dans  le  fond  de  ses  yeux,  des  peines  inconnues 
Nageaient,  comme  au  profond  des  cieux  nagent  les  nues 
Qui  versent  le  soleil  ou  l'ombre  sur  les  champs  ; 
Comme  un  ciel  indécis  d'avril,  ses  yeux  touchants 
S'illuminaient  parfois  d'une  joie  étonnée; 
Mais  dans  l'azur  du  rùvc  une  nue  obstinée 
Courait  bientôt,  l'espoir  cncor  s'clait  caché; 
El,  loi  un  bois  qui  sent  l'orage  s'approcher 
El  frissonne  déjà  dans  le  soleil  oblique, 
Ses  beaux  cils  frémissaient,  forêt  mélancolique, 


qA  ia.  vraik  tentation 


Elle  pleurait!  A  mots  balbutiants,  sa  voix, 

Dans  la  nuit,  s'abaissait  et  montait,  et  parfois 

Un  doux  sanglot  venait  briser  sa  longue  plainte. 

Elle  disait  :  «  Antoine,  ô  mon  frère,  âme  sainte. 

Je  souffre!  Toi  seul  peux  consoler  mes  douleurs... 

Seule  peut  alléger  le  fardeau  de  mes  pleurs 

Ta  main  pure  que  tous  les  soirs  un  Ange  baise  ! 

Car  mes  larmes  sont  comme  un  lourd  fardeau  qui  pèse, 

Invisible  sous  le  flot  noir  de  mes  cheveux, 

A  mes  seins,  frêle,  et  lourd  comme  mon  deuil...  Je  veux. 

Magicien  dont  les  prières  sont  les  charmes, 

Que  ta  main  à  jamais  m'allège  de  mes  larmes...  » 

Lentement,  elle  ouvrit,  d'un  geste  d'impudeur 

Qui  soudain  embauma  la  chambre  d'une  odeur 

Divine  et  fit  pâlir  le  Saint  qui  se  dérobe, 

L'entre-baîllement  tiède  et  sombre  de  sa  robe. 

Ses  pleurs  doux  ruisselaient  au  bord  de  ses  grands  yeux 

Sur  sa  gorge  aux  replis  mouvants  et  gracieux, 

El  venaient  aboutir,  lents,  à  ses  pointes  roses. 

Gomme  un  peu  de  rosée  aux  boutons  de  deux  roses. 


LA    VRAIE    TENTATION  <)5 


l'nc  larme  tremblait  aux  fleurs  de  chaque  sein. 

Éperdu,  retenant  son  cœur  battant,  le  Saint 

Souleva  du  regard  la  chevelure  sombre, 

El  vers  les  pleurs  légers  qui  pâlissaient  dans  l'ombre, 

Déjoignit  lentement  les  mains  qui  priaient  Dieu. 

Or,  il  était  écrit  que  s'il  laissait  un  peu 

S'attarder  ses  vieux  doigts  aux  frissons  des  chairs  jeunes, 

11  succombait.  Sa  main  lasse  de  très  longs  jeûnes 

Tremblait  eu  s'avançant  vers  les  beaux  seins  gémeaux. 

Mais,  coinmoon  cueille  un  (ruitsans  toucher  aux  rameaux. 

L'un  après  l'autre,  il  détacha  les  pleurs  d'opale. 

Calme,  du  bout  fiévreux  de  ses  doigts,  mais  très  pâle. 

Car  il  livrait  naguère  un  moins  rude  combat. 

Quand,  nue,  à  lui  venait  la  reine  de  Saba, 

Rieuse,  ses  beaux  seins  découverts,  dans  la  soie 

Des  manteaux  moins  luisants  que  sa  gorge,  et  la  joie 

Des  sistres  et  l'odeur  de  parfums  très  anciens. 

Parmi  les  encensoirs  et  les  musiciens... 

Et  les  larmes,  fondant  dans  sa  main  impollue 

Mais  brûlante,  bientôt  furent  une  sombre  nue 


()6  LA   VRAIE    TENTATION 

Qui  grandit  et  sous  qui  sinistre,  cliâtié 

Pour  avoir  vainement  tenlé  par  la  pitié 

Le  Saint  dont  n'avaient  pu  triompher  les  luxures, 

Avec  un  rire  affreux  qui  semblait  des  morsures 

Au  silence,  et  des  cris  de  rage  dans  la  nuit, 

Le  tentateur,  Satan,  vaincu  s'évanouit. 


AMOURS   DÉFUNTES 


Te  rappelles-tu  le  petit  roman 
Que  nous  avons  jadis  vécu  si  tendrement  i* 

Te  rappelles-tu,  petite  débauchée, 
L'aventure  d'amour  en  province  ébauchée  î* 
Te  rappelles-tu. 
Facile  vertu. 
Nos  billets  et  nos  lettres  provinciales 
Qui  n'avaient  rien  de  celles  de  Pascal 
Et  tes  :  «  Ami.  ce  que  nous  faisons  est  bien  mal  I  » 
Et  nos  deux  lyres  sentimentales 

6 


98  A  M  o  u  n  s  D  É  r  L  N  T  t;  s 


Se  montant  peu  à  peu  au  ton  J'Anacréon  ? 
Nous  nous  amusâmes 
A  fondre  nos  âmes 
Et  ce  fut  très  bon. 
Hélas  !  lorsque  je  t'ai  revue, 
Petite  provinciale  égarée  à  Paris, 

Lorsque  parmi  le  fracas  de  la  rue, 
Nous  cherchâmes  à  rappeler  en  nos  esprits 
L'amour  disparue 
Au  tournant  du  souvenir, 
Telle  une  jupe  inconnue 
Fuit  au  coin  de  l'avenue, 
Nous  n'y  pûmes  parvenir. 
Tu  n'avais  plus  ce  petit  air  pudique 
De  pensionnaire  en  ruplui'e  de  couvent 
Qui  donnait  un  tel  charme  piquant,  bien  souvent, 

A  ton  ardeur  rien  moins  que  platonique. 
Il  te  manquait,  portrait  échappé  de  ton  cadre. 
Tout  ce  qui  revêtait  nos  amours  de  candeur, 
Que  sais-je  ?  le  snl^n  plein  d'une  douce  odeur. 


AMOURS    DÉFUNTES  99 

Meublé  (jadis  !)  avec  une  élégance  ladre. 

Les  robes  à  l'avant-dernière  mode. 
Fleurant  bon  la  lavande  de  ta  commode, 
Et  ta  prestesse  d'écureuil, 
Et  tes  chapeaux  de  vierge  abritant  tes  coups  d'œil, 
Et  ce  petit  air  sournois 
En  me  donnant  le  bout  de  tes  doigts, 
Alors  que  deux  minutes  après 
Tu  m'ouvrais 
Tout  grands  les  deux  bras, 
Ton  cœur  et  le  reste  ! 
Paris  avait  changé  la  courbe  de  tes  gestes; 
Tu  me  tendis  la  main  et  tu  me  regardas 
Avec  cet  air  franc 
Si  indifférent 
Qu'ont  les  petites  vierges  d'ici... 
Aussi, 
Apres  avoir  vainement  essayé 
De  ranimer,  le  soir,  à  petits  coups  de  pied 
Sous  la  table. 


AMOURS    DKKUNTES 


Le  corps  défunt  de  notre  amou-r  si  lamentable, 
Nous  y  renonçâmes  tout  à  fait 
Avec  un  ensemble  parfait. 
Paris  aura  tué  nos  amours  de  province. 

Leur  vie  était  trop  fragile  et  trop  mince 
Pour  résister  à  l'air  des  boulevards... 
Ramassons-en  les  souvenirs  épars 
Et  faisons-leur  au  profond  de  nous-mêmes 
Une  tombe  secrète  avec  des  chrysanthèmes 
Et  quelques  fleurs  de  cyclamen. 
Amen  1 

Juin  1892. 


VEILLÉE 


Au  bord  du  lit  ombreux  laissant  rêver  un  bras. 
L'autre  ployé  parmi  tes  tresses  dénouées. 
Tu  dors  sans  doute,  ouvrant  tes  lèvres  enjouées 
Pour  sourire  plus  tôt  quand  tu  t'éveilleras. 

Pensers  d'amour,  volez  vers  sa  couche  embaumée. 
Et  caressez  pour  moi  ses  lèvres  et  ses  yeux  : 
Puis  revenez,  chargés  du  butin  précieux 
Que  vous  aurez  conquis  au  sommeil  de  l'aimée. 


103 


Des  baisers  qu'elle  vous  rendra  sans  le  savoli 
Mais  n'attardez  pas  trop  votre  caresse  amie, 
Ne  volez  point  parmi  le  grand  silence  noir  ; 
Un  bruit  d'aile  pourrait  éveiller  l'endormie. 


AUTOMNES 


A  L'AUTOMNE 


Heure  où  l'Année  en  deuil,  près  des  heures  Gnales, 
Revit  son  passé  vaste  et  ses  métamorphoses. 
Et  mêle  en  ses  grands  vents,  faits  des  soupirs  des  choses. 
Les  brises  des  étés  aux  bises  hivernales  ; 

Doux  Automne,  saison  des  sanglots  et  des  râles. 
Saison  dos  ciels  nacrés  et  blancs  comme  tes  roses. 
Rose  morte  que  le  vent  froid  des' jours  moroses 
Effeuille  lentement  en  ciels  toujours  plus  pâles  ; 


ïoG 


A    L    AUTOMNE 


C'est  à  toi  que  revient  notre  amour  monotone, 
O  notre  sœur,  saison  de  nos  âmes.  Automne, 
Tristesse  d'or,  sourire  en  pleurs,  joie  exilée  ! 

Ton  ciel  tiède  où  la  brume  implacable  s'élève, 
IN  "est-ce  notre  âme  ardente  encor,  déjà  voilée 
Par  tous  nos  pleurs  fondus  aux  brouillards  lents  du  Rêve? 


C'EST   LE   SILENCE  DE   L'AUTOMNE 


C'est  le  silence  de  l'Automne 
Où  vibre  un  soleil  monotone 
Dans  la  profondeur  des  cieux  blancs.. 
Voici  qu'à  l'approche  du  givre 
Les  grands  bois  s'arrêtent  de  vivie, 
Et  retiennent  leurs  cœurs  tremblants 

Vois,  le  ciel  vibre  monotone. 
C'est  le  silence  de  l'Automne. 


io8  c'est  le  silence  de  l'automne 


U  l'orèt!  qu'ils  sont  loin  les  oiseaux  d'autrefois 
Et  les  murmures  d'or  des  guêpes  dans  les  bois  ! 
Adieu,  la  vie  immense  et  folle  qui  bourdonne! 
...  Entends,  dans  cette  paix  qui  comme  toi  frissonne 
Combien  s'est  ralenti  le  coeur  fougueux  des  bois, 
Et  comme  il  bat  à  coups  dolents  et  monotones 
Dans  le  silence  de  l'Automne... 

Mars  1892. 


SUR  DES  OISEAUX.  UN  SOIR  D'AUTOMNE 


Sur  l'eau  paie  et  plate  où  luit  le  ciel  gris, 
Tournent  lentement  avec  de  longs  cris 
Les  oiseaux  de  deuil  qui  portent  mon  cœur 

Sur  leurs  grandes  ailes. 
Vols  bleus  de  ramiers,  vols  noirs  d'hirondelles 
Qui  vont  le  berçant  parmi  la  langueur. 

Parmi  la  langueur  des  choses  d'automne 
El  ie  soleil  pâle  et  la  brunie  atone, 

7 


IIO  SUR    DES    OISEAUX,    UN    SOIR    D    AUTOMNE 


Et  l'odeur  de  l'eau  que  le  vent  balance 

Avec  leurs  longs  cris, 
Dans  le  crépuscule  et  dans  le  silence, 
Sur  l'eau  pâle  et  plate  où  luit  le  ciel  gris. 

0  vols  des  ramiers  et  des  hirondelles  ! 

Qu'ils  sont  doux,  vos  lents  balancements  d'ailes. 

Dans  le  soir  d'octobre  où  meurent  les  roses 

Comme  des  désirs. 
Dans  l'air  plein  de  brume  où  meurent  les  choses. 
Dans  les  vents  pareils  à  de  grands  soupirs  ! 

Parfois  tombe,  au  gré  du  vent  qui  la  cueille 
Comme  un  oiseau  mort,  une  pâle  feuille... 
Je  crois  voir  dans  l'air  mes  espoirs  défunts 

Ivres  de  langueur 
Tournoyer  parmi  les  derniers  parfums 
Avec  les  oiseaux  qui  portent  mon  cœur, . . 

Octobre  1896. 


SOLEIL  COUCHANT 


L'horizon  a  frémi  des  premières  pâleurs. 

Comme  un  calme  visage  en  qui  montent  les  pleurs; 

Et  dans  l'été  doré,  plein  d'ailes  et  de  voix, 

Le  grand  vent  qui  s'enfuit  sonore  au  lond  des  bois 

Et  change  toute  feuille  en  un  cœur  qui  s'étonne, 

A  soufflé  tout  à  coup  l'angoisse  de  l'automne. 

Et  las  et  défaillant  comme  le  blanc  soleil 

Que  l'horizon  dissout  dans  le  brouillard  vermeil. 


SOL  F,  IL    COUCHANT 


Au  murmure  furtif  des  feuilles  envolées 

Qui  caressent  le  sable  humide  des  allées. 

Avec  de  légers  bruits  plus  doux  que  des  soupirs. 

Frôlé  par  les  oiseaux  et  par  les  souvenirs, 

Pauvre  chagrin  perdu  dans  la  mélancolie 

Immense,  tel  qu'un  cœur  dans  un  cœur  qui  l'oublie, 

J'écoute  s'abaisser  comme  un  thrène  incertain 

Et  monter  tour  à  tour  le  silence  lointain; 

J'écoute  aux  bruits  du  soir,  au  chant  voilé  des  cloches 

Qui  sonnent  dans  les  bleus  vallons,  aux  hameaux  proches, 

Doucement  s'alentir  les  battements  de  cœur 

De  l'été  défaillant,  de  l'été  qui  se  meurt, 

Et  pénétrer  en  moi,  d'un  frisson  monotone. 

Le  délire  lucide  et  glacé  de  l'Automne. 


LES  SOUVENIRS 


La  langueur  de  la  brume  enveloppe  les  bols. 
Et  le  murmure  des  feuilles  mortes  achève 
En  tournoyant  au  vent  d'automne  le  long  rêve 
Qu'elles  berçaient  joyeux  aux  brises  d'autrefois  ! 

Au  loin  l'allée  en  deuil  se  voile  de  sa  fuite. 
Comme  ces  voyageurs  qui  détournent  les  yeux, 
El  dont  l'angoisse  trop  proche  des  pleurs  évite 
Les  regards  fascinants  qu'emplissent  les  adieux. 


Il4  l'IîS     SOUVENIRS 


Ces  grands  arbres  penchés  là-bas  sur  l'étang  morne. 
Comme  un  visage  en  pleurs  sur  un  miroir  terni. 
Berçaient  en  eux  l'azur  comme  un  rêve  infini... 
0  rêves  dont  la  brume  ou  la  vie  est  la  borne  ! 

Des  pauvres  vont  glanant  leurs  misérables  feux. 
Tout  l'été  va  renaître  aux  flammes  hivernales...* 
Ainsi  mon  triste  cœur  pour  les  heures  finales 
Glane  les  souvenirs  de  ses  étés  joyeux 

Qui  dans  son  noir  ennui  jetteront  de  grands  feux! 

Mai  1892. 


CLOCHES  D'AUTOMNE 

Des  cloches,  de  lointaines  cloches, 
Dans  le  grand  crépuscule  immobile  d'Automne 
Eveillent  un  frisson  sonore  et  monotone. 

Des  cloches,  de  lointaines  cloches. 
Bercent  sur  l'horizon  leur  plainte  qui  s'étonne. 
Baissant  soudain  la  voix  comme  pour  des  reproches. 

Souviens-toi  des  matins  où  chantaient  les  clochers. 
Et  des  longs  soirs  d'octobre  assoupis  de  langueur 
Où  le  vent  qui  fait  les  feuilles  se  détacher 
Avec  des  bruits  pareils  au  battement  d'un  cœur. 


<i6  CLOciir s  d'automne 

Soudain  apporte  en  le  silence  un  cliant  de  cloches... 
Souviens-toi  de  ces  jours  si  lointains  et  si  proches 
Où  l'espoir  te  berçait  de  mystérieux  chants. 
Quand  s'épandaient,  comme  des  larmes  retenues. 
Les  voix  des  cloches  claires  ou  sombres  comme  les  nues 
Qui  versent  le  soleil  et  l'ombre  sur  les  champs... 

Souviens-toi,  souviens-toi  des  matins  de  dimanche 
Où  ton  âme  était  grave  et  fièrc  et  toute  blanche... 

Les  clochers  bourdonnaient  comme  un  essaim  d'abeilles, 
Et  les  cloches  comme  une  plainte  qui  s'éveille 
Et  s'endort  et  renaît  plus  forte,  sursautaient, 
Et  se  lamentaient  doucement,  et  sanglotaient... 
Et  leurs  voix  sur  les  vents  passaient  comme  de  grandes  ondes 
Qui  noyaient  les  forets  pi'ofondcs 
Et  caressaient  les  plus  secrètes  fleurs, 
El  comme  des  flots  chargés  de  sanglots  allaient  se  briser 
Par  les  hameaux  en  joie  et  les  champs  apaisés 
Aux  grèves  murmurantes  de  tons  les  cœurs... 


CLOCHES    D   AUTOMNE 


Ces  jours  si  lointaine  el  si  j)ioclios 
Ces  jours  qu'ont  évoqués  les  cloches 
Du  fond  du  passé  sombre  où  s'endorment  les  jours. 
Ces  jours  si  lointains  et  si  proches 
Ont-ils  fui  pour  toujours  ? 

0  passé  !  Souvenir  doux-amer  !  ô  regret  ! 
Reviendrez- vous,  matins  des  divines  tristesses? 
Le  chant  a-t-il  menti  des  cloches  prophétesses? 
L'espoir  qui  me  parlait  en  leur  voix  fut-il  vrai  ? 

Ou  bien,  comme  ce  soir  en  écoutant  les  cloches 

Dois-je  pleurer  toujours. 
En  écoutant  chanter,  longs  sanglots,  doux  reproches. 
Au  fond  des  soirs,  du  fond  des  jours. 
Les  cloches  incertaines. 
Les  cloches 
Lointaines... 

Novembre  1802. 


SOUPIRS 


SOUPIR 


Qu'avez-voiis  vu.  mes  yciix.  de  si  mélancolique. 
Là-bas,  à  l'horizon  des  saints  jours  de  jadis, 
Pour  pleurer  dans  ce  doux  matin  de  bucolique 
Où  le  printemps  s'élève  en  parfum  des  grands  lys? 

Il  rôde  du  soleil  sous  les  feuilles  lustrées 
Qui  caressent  les  eaux  de  leur  reflet  mouvant, 
El  le  souffle  léger  et  balancé  du  vent 
Endort  au  fond  des  fleurs  les  guêpes  enivrées. 


122  SOUPIR 

11  serait  doux  de  croire  au  bonheur,  ô  mon  âme, 
Et  que  par  ce  jour  clair  tout  notre  espoir  renaisse. 
Mais  elle  est  morte  en  moi  la  foi  de  la  Jeunesse, 
Et  le  renoncement  infini  me  réclame. 

Larmes,  tombez,  coulez  sur  ma  joue,  aussi  douces 
Qu'une  tiède  caresse  aux  beaux  soirs  de  l'Amour  ! 
L'espoir  est  mort  pour  nous,  d'autres  auront  leur  jour, 
Un  soufiQe  frais  tressaille  au  vert  des  jeunes  pousses... 

Larmes,  tombez,  coulez  sur  ma  joue,  ohl  si  douces  1 


J'AI  TROP  PLEURÉ 

J'ai  trop  pleuré  jadis  pour  des  peines  légères I 

Mes  Douleurs  aujourd'hui  me  sont  des  étrangères... 

Elles  ont  beau  parler  à  mots  mystérieux 

Et  m'appeler  dans  l'ombre  avec  leurs  voix  légères  ; 

Pour  elles  je  n'ai  plus  de  larmes  dans  les  yeux. 

Mes  Douleurs  aujourd'hui  me  sont  des  inconnues; 
Passantes  du  chemin  qu'on  eût  peut-être  aimées. 
Mais  qu'on  n'attendait  plus  quand  elles  sont  venues. 
Et  qui  s'en  vont  là-bas  comme  des  inconnues, 
Parce  qu'il  est  trop  tard,  les  âmes  sont  fermées... 


LE   SILENCE   DE   L'EAU 


Le  grand  jet  d'eau  qui  sanglotait 
Nuit  et  jour,  âme  inconsolée. 
Sous  la  voûte  à  demi  croulée, 
Est  mort  cette  nuit  et  se  tait , 

Et  le  vent  fou  qui  l'insultait. 
Et  chassait  sa  gerbe  envolée. 
Mêle  les  feuilles  de  l'allée 
A  son  silence  qui  chantait. . 


I.C   SII.EXCK   DE   L   EAU 

Mais  sa  tristesse  suivit  toute  ; 
Tandis  qu'autrefois  goutte  à  goutte 
Tressaillait  l'écho  de  la  voûte, 

Maintenant  l'eau  qui  remuait 

Semble  un  lac  de  pleurs  sourds...  Écoule 

Il  y  rude  un  sanglot  muet. 


COR  AU  CRÉPUSCULE 


Une  phalène  rôde  et  glisse  veloutée 
Dans  l'odorant  silence  où  meurent  une  à  une 
Les  suprêmes  rumeurs  de  cette  heure  enchantée; 
Les  jardins  de  la  nuit  éclosent  sous  la  lune. 

Au  loin  s'éplore  un  son  de  cor,  dans  les  ramures; 
C'est  une  âme,  on  dirait,  qui  rêve  sous  les  chênes. 
Les  notes,  tour  à  tour  lointaines  ou  prochaines. 
Semblent  de  grands  aveux  qui  meurent  en  murmures. 


COR    AU    CRÉPUSCULE  12'J 


Le  son  lointain  du  cor  est  lumineux  ou  sombre, 
Éclate  ou  meurt,  chant  clair  ou  rumeurs  cloufiees. 
Selon  que  le  joueur  mystérieux  de  l'ombre 
Se  tourne  vers  la  plaine  ou  les  bois,  par  bouiïées... 

Et  dans  le  soir  d'azur  semé  d'étoiles  calmes 
Qui  pleurent  sur  nos  fronts  de  longues  larmes  blanches. 
Ce  cor  mélancolique  et  douteux  sous  les  branches. 
C'est  notre  j'uue  qui  dit  ses  grands  désespoirs  calmes. 


APAISEMENT 


Toute  ma  peine  a  fui  comme  un  pas  sur  la  mousse. 
Mon  Dieu,  vous  avez  fait  la  vie  étrange  et  douce. 

Autrefois  j'ai  souffert,  autrefois  j'ai  pleuré, 
Je  ne  me  soTiviens  plus  que  d'avoir  adoré. 

Seul  à  minuit  parmi  la  chambre  solitaire 
Et  froide.  0  lassitude,  ô  tristesse,  ô  douceur! 


APAISEMENT  1 2Q 

L'ombre  pose  à  mon  front  ses  mains  fraîches  de  sœur, 
L'horloge  bat  sans  fin,  cœur  qui  ne  peut  se  taire. 

J'aimais  jadis;  jadis  j'ai  soufTert,  j'ai  pleuré; 
Je  ne  me  souviens  plus  que  d'avoir  adoré. 

Les  passions  d'antan  s'eiïeuillent  jour  à  jour. 

C'est  l'Automne  en  mon  cœur  après  les  tristes  Mais. 

J'ai  cru  hair  pour  tous  les  chagrins  qu'on  m'a  falls. 
Voici  :  je  ne  suis  plus  qu'indulgence  et  qu'amour. 

Toute  ma  peine  a  fui  comme  un  pas  sur  la  mousse. 
J'ai  tu  mes  cris  d'angoisse  et  le  nom  que  j'aimais. 

Mes  pleurs  s'en  sont  allés  de  mes  yeux  à  jamais. 
Mon  Dieu,  vous  avez  fait  la  vie  étrange  et  douce. 

On  vit!  on  avait  cru  qu'on  mourrait...  Et  l'on  vit! 
C'est  l'éternel  miracle  et  l'infini  mystère. 


l3o  APAISEMENT 

On  est  calme  et  l'on  prie  en  la  nuit  solitaire. 
Et  le  monde  est  lointain,  pacifique  et  ravi. 

Mon  Dieu,  vous  avez  fait  la  vie  étrange  et  douce. 
Toute  ma  peine  a  fui  comme  un  pas  sur  la  mousse. 

Autrefois  j'ai  souffert,  autrefois  j'ai  pleuré. 
Je  ne  me  souviens  plus  que  d'avoir  adoré. 


RÊVE 


RÊVE 


Ces  beaux  jours  de  printemps  subtil  où,  dans  l'air  frais, 

La  brise  joue  autour  de  nos  jeunes  visages. 

Et  berce  le  soleil  sur  les  clairs  paysages. 

Et  le  ciel  bleu  parmi  les  branches  des  forêts. 

On  rêve  de  baisers,  de  maisons  dans  les  bols, 

D'ailes,  de  clairs  ruisseaux,  de  soleil  sur  les  mousses 

De  choses  de  mystère  enfantines  et  douces, 

De  princesses  dormant  aux  châteaux  d'autrefois. 

8 


i3^ 


On  rêve  de  beaux  jours  sans  soirs,  de  pays  doux 
Où  ce  serait  matin  toujours.  Avril  sans  trêve; 
Et  voici,  mon  enfant  rêveuse,  le  beau  rêve 
Qu'en  ce  jour  de  printemps  si  clair  j'ai  fait  de  nous. 

Nous  serions  seuls,  tous  deux,  au  fond  d'un  vieux  château, 
Dans  un  parc  murmurant  de  fontaines  et  d'arbres; 
Le  soleil  sous  les  bois  ferait  vivre  des  marbres. 
Des  gazons  ondoieraient  aux  pentes  d'un  coteau. 

Ce  serait  par  un  jour  doux  comme  celui-ci, 
Un  jour  de  Mars  ailé  de  nuages  rapides  ; 
La  lumière  rirait  aux  horizons  limpides. 
Sur  les  gazons  fleuris  de  sauge  et  de  souci. 

Nous  voudrions,  lassés  des  grands  feux  de  l'hiver, 
Qui  jour  et  nuit  auraient  flambe  dès  les  Novembres, 
Nous  échapper  enfin  de  la  tiédeur  des  chambres 
Pour  sentir  sur  nos  fronts  la  nouveauté  de  l'air. 


Alors  nous  sortirions  nu-lclc  du  château 
Où  nous  aurions,  riant  au  dernier  feu  des  àtres, 
Bu  d'un  vin  rose  et  doux  qui  nous  ferait  folâtres 
En  mangeant  du  pain  bis,  des  noix  et  du  gâteau. 

Et  vaguement  grisés,  trébuchants,  un  peu  fous, 
Nous  serions  éblouis  par  la  grande  lumière. 
L'air  profond  n'aurait  plus  sa  pâleur  coutumière 
Et  tiédirait,  plein  d'un  grand  frisson  vague  et  doux. 

Et  nous  descendrions  les  degrés  des  perrons. 
Les  vieux  degrés  tremblants  sous  notre  jeune  course. 
Et  nous  irions  tremper  dans  les  eaux  de  la  source 
Nos  mains  élargissant  le  reflet  de  nos  fronts  ; 

Nous  nous  étonnerions  de  ses  bords  de  roseau, 
Des  noirs  bassins  taisant  leur  onde  léthargique. 
Et,  comme  le  héros  dans  la  forêt  magique. 
Le  front  levé,  nous  écouterions  un  oiseau. 


30 


Et  ce  serait  soudain  que  nous  aurions  vingt  ans, 
Et  nous  enlacerions  nos  doigts  tremblants  de  fièvres, 
La  bouche  sèche,  un  goût  de  baisers  sur  les  lèvres. 
Et  nous  défaillirions  dans  nos  bras,  haletants. 


Et  ce  serait  aussi  que  le  tiède  printemps, 
Pendant  que  nous  rêvions  frileux  près  des  feux  roses. 
Serait  venu  secrètement  changer  les  choses. 
Et  ce  serait  que  le  parfum  lointain  des  roses 

Emplirait  le  silence  et  les  cieux  éclatants. 


VOYAGES 


VOYAGES 


Ce  ciel  léger  de  Mars  aux  nuages  rapides, 
Blancs  comme  si  la  neige  hivernale  y  flottait. 
Ce  ciel  ma  fait  rêver  infiniment.  C'était 
Un  rêve  qui  s'en  va  dans  les  azurs  limpides, 

Un  rêve  voyageur,  léger,  aérien. 
Qu'on  sent  qui  fuit  d'une  aile  inlassable  et  muette. 
Dans  la  profondeur  calme  et  bleue  où  le  poète 
A  bâti  de  tous  temps  ses  bonheurs  faits  de  rien. 


l40  VOYAGES 

J'étais  triste  ;  mon  âme  était  toute  transie 

Au  souvenir  glacé  des  neiges  de  l'hiver... 

Et  sombre,  comme  un  jour  de  Décembre  couvert. 

Ce  ciel  d'azur  m'a  fait,  dans  l'âme,  une  cclaircie. 

Et  j'ai  rêvé,  joyeux,  de  voyages  lointains. 
De  vagues,  de  vaisseaux  prenant  le  large,  d'ailes. 
Tandis  qu'au  ciel  comme  de  blanches  caravelles 
Les  nuages  glissaient  sur  les  vents  incertains. 


* 
*  * 


La  frégate  fuirait  avec  le  vent  en  poupe. 

Traînant  un  long  sillage  ailé  de  goélands. 

Et  les  dauphins  luisants  et  les  poissons  volants 

Nous  suivraient,  dans  l'écume  et  l'eau  verte,  par  troupe. 

La  mer  serait  d'azur  et  d'or  aux  clairs  matins. 
Et  glauque  sous  les  ciels  violets  des  tempêtes 
Et  rose  dans  les  soirs  vermeils  comme  des  fêtes 
Et  de  pourpre  et  de  sang  sous  les  couchants  éteints. 


A'  O  T  A  r.  E  s  I  ^1  I 

Des  pays  lumineux  dans  l'aurore  éclatante 
Au  loin  nous  souriraient  d'un  rivage  doré; 
Mais  nous  fuirions,  le  cœur  par  le  vide  attire. 
Toujours,  vers  l'inconnu  sublime  qui  nous  lente. 

La  proue  aux  longs  élans  ferait  fumer  les  mers, 
Et  fendrait  à  l'avant  comme  une  verle  soie 
Les  flots  harmonieux  pleins  de  vie  et  de  joie 
Qui  jailliraient  sur  nous  en  diamants  amers. 

En  vain  de  calmes  ports  tendraient  vers  nous  leurs  digues 
Comme  des  bras  de  pierre  hospitaliers  et  doux; 
Nous  passerions  loin  d'eux,  fiers  enfants,  héros  fous, 
Ne  sachant  pas  la  peur  et  domptant  les  fatigues. 

Toujours  nous  plongerions  vers  l'horizon  lointain. 
Suivant  dans  ses  hasards  la  brise  aventurière. 
Rapides,  et  laissant  chaque  soir  à  l'arrière 
L'horizon  qui  semblait  infini  le  matin 


l/|3  CIEL    DE    MARS 


Un  jour,  non  pas  lassés  du  voyage  éternel, 
Mais  curieux  enfin  d'une  rive  surgie. 
Pour  connaître  son  rêve  et  tenter  sa  magie 
Nous  irions  nous  bercer  sur  un  port  maternel. 

Les  vagues,  à  l'abri  du  môle,  ensommeillées 
Clapoteraient,  enfin  douces  aux  matelots; 
Et  la  nef  dormirait  paisible  sur  les  Hols 
Comme  un  grand  albatros  aux  ailes  repliées... 


MUSIQUE 


LA  MUSIQUE 


La  Musique  aujourd'hui  pourrait  dire 
Ce  que  j'ai  dans  le  cœur  de  tristesse; 
C'est  un  chant  qui  s'élève  et  s'abaisse. 
C'est  le  thrène  au  lointain  d'une  lyre  ; 

Un  refrain  au  retour  monotone 
Et  si  doux  qu'on  dirait  du  bonheur, 
Mais  on  vient  se  briser  en  mineur 
Un  arpège  éploré  qui  s'étonne. 


1^6  LA    MUSIQUE 

O  doux  mal  d'un  destin  ennemi  ! 
Ma  tristesse  est  toujours  autre  chose... 
Elle  est  tout  ce  qui  souiïre  et  qui  n'ose. 
Tout  ce  qui  n'est  en  pleurs  qu'à  demi. 

Un  chagrin  qui  voudrait  s'assoupir. 
Un  frisson  qui  fait  mal  et  qui  charme. 
Un  sourire  en  qui  glisse  une  larme, 
Un  sanglot  qui  finit  en  soupir. . . 

C'est  un  rêve  indécis  et  lucide 
Où  l'on  parle  à  quelqu'un  d'en  allé; 
Un  départ  à  pas  lents  d'exilé 
Qui  s'en  va  déchiré  mais  placide  ; 

Les  sanglots,  les  soupirs  d'un  enfant 
Que  sa  mère  a  calmé  d'un  baiser. 
Et  qui  pleure  encor  mal  apaisé 
De  son  doux  grand  chagrin  étouiïant... 

Octobre  1896. 


MUSIQUE  LOINTAINE 


Il  fait  sombre  et  froid,  et  la  pluie, 
Sans  bruit  comme  un  chagrin  sans  cris. 
Bruine  sur  les  arbres  gris 
Qu'une  brise  fiévreuse  essuie... 

Là-bas,  dans  le  soir  pluvieux, 

Au  fond  du  grand  parc,  sous  le  porche. 

Un  instrument  lointain  écorche 

De  vieux  airs  qui  furent  joyeux. 


l48  MUSIQUE    LOINTAINE 


Pauvre  instrument  plaintif  et  triste 
Qui  chante  et  pleure  dans  le  vent, 
Naïf  comme  une  âme  d'enfant, 
Gomme  l'âme  d'un  vieil  artiste... 

Des  fausses  notes  plein  la  voix, 
Sous  la  pluie  et  le  crépuscule, 
Chante  —  ô  le  doux  nom  ridicule  I  - 
Un  accordéon  d'autrefois. 

Un  accordéon  vague,  vague. 
Pleure  comme  un  enfant  puni, 
Et  dans  le  mystère  infini 
Je  rêve  à  sa  voix  qui  divague. 

Son  chant  est  pauvre,  je  le  sais, 
Mais  je  pleure  presque  d'entendre 
Cette  musique  fausse  et  tendre 
Que  cahotent  les  doigts  lassés. 


MUSIQUE    LOINTAIN^:  1^9 

Il  fait  froid,  et  le  cœur  se  serre 
Ainsi  qu'un  pauvre  oiseau  frileux. 
Il  pleut;  adieu,  coins  de  ciel  bleus! 
Il  pleut  ;  on  tremble  de  misère. 

Et  dans  le  gris  universel. 
Cette  humble  plainte  inassouvie 
Semble  être  la  voix  de  la  vie 
Qui  gémit  sans  fin  sous  le  ciel. 

Toute  la  détresse  des  choses 
Pleure  dans  ce  sanglot  heurté. 
Toutes  leurs  tristesses  moroses, 
Toutes  les  automnes  sans  roses. 

Toute  la  douleur  sans  beauté  ! 

Octobre  1806. 


MENUET 


La  tristesse  des  menuets 

Fait  chanter  mes  désirs  muets. 

Et  je  pleure 
D'entendre  frémir  cette  voix 
Qui  vient  de  si  loin,  d'aTitrcfois, 

Et  qui  pleure. 

Chansons  frôles  du  clavecin. 

Notes  grêles,  fuyant  essaim 
Qui  s'efface, 


i5i 


Vous  ('tes  un  pastel  d'antan 
Qui  s'anime,  rit  un  instant. 
Et  s'efiace. 

0  chants  troublés  de  pleurs  secrets. 
Chagrins  qui  s'ignorent,  les  vrais. 

Pudeur  tendre. 
Sanglots  que  l'on  cache  au  départ. 
Et  qui  n'osent  s'avouer,  par 

Orgueil  tendre. 

Ah  !  comme  vous  broyez  les  cœurs 
De  vos  airs  charmants  et  moqueurs 

Et  si  tristes! 
Menuets  à  peine  entendus, 
Sanglots  légers,  rires  fondus, 

Baisers  tristes  ! . . . 


Mars  1892. 


DE   LA   FLUTE  AU  COR 


Un  cor  murmure  au  fond  des  bois, 

Lointainement  ; 
Des  flûtes,  près  du  lac  dormant. 

Comme  des  voix. 
Douces,  doubles,  jasent  à  peine, 

En  modulant 
Des  répons  alternés  que  mène 

Un  rythme  lent. 


DE   I,  A   F  r,  <  I  T  F   A  l"    C  O  R 


L'une  grave,  l'autre  plus  claire 

Se  mêle  au  cor. 
Se  ralentit  ou  s'accélère. 

Dans  le  soir  d'or  ; 
Puis  toutes  deux  croisent  parfois 

Leurs  jeux  légers, 
Comme  sur  leurs  trous  les  bergers 

Croisent  les  doigts. 
Elles  chantent  ainsi  longtemps. 

Au  fond  du  soir, 
Leur  doux  chant  double  de  piiiilomps. 

D'aube  et  d'espoir  ; 
Puis  confondant  leur  chanson  sœur 

Qui  tremble  encore. 
Meurent  dans  l'immense  douceur 

Du  cor  sonore... 
Et  ces  deux  chants,  l'un  plus  ardent. 

L'autre  plus  doux. 
C'est  nos  âmes  se  répondant 

Du  fond  de  nous; 


IJ^  DE    LA    FI.ÛTE    AU    COU 


C'est  d'abord  ton  âme  et  la  mienne 

Chantant  à  peine. 
Et  luttant  d'abord  comme  lutte 

La  double  flûte; 
C'est  ton  âme  douce  de  femme, 

Et  c'est  mon  âme 
Plus  sonore  et  plus  triste  d'homme 

S'unissant  comme 
S'unissent  parmi  la  rumeur 

Du  cor  éteint 
Ces  llùljs  tendres  dont  se  meurt 

L'accord  lointain. 


Octobre  1806. 


LE  SILENCE  MUSICIEN 


Au  chant  silencieux  d'une  flûte  de  marbre 
Qui  murmure  sous  les  doigts  prestes  d'un  Satyre, 
La  bouche  ouverte  en  un  cri  muet  de  délire, 
Dansaient  les  iEgypans  et  les  Nymphes  de  marbre. 

Et  le  soleil  glissait  dans  les  branches  d'un  arbre, 
Doré  comme  un  murmure  aux  cordes  d'une  lyre; 
Et,  dans  l'air  calme  où  la  flûte  du  vent  soupire. 
Un  Faune  vaguement  riait  au  pied  d'un  arbre. 


156  LE   SILENCE    MUSICIEN 


Des  gazons  sombres  jaillissait  le  cri  des  roses. 
Une  harmonie  était  éparse  au  cœur  des  choses. 
Le  silence  semblait  un  chant  à  bouches  closes  ; 

Le  rayon  était  hymne  et  les  voix  étaient  flammes, 
Et  tout  était  silencieux  comme  nos  âmes. 
Et  tout  était  musicien  comme  nos  âmes. 


LA  TRAVERSÉE 


LA  TRAVERSÉE 


Tu  n'aurais  jamais  cru  qu'elle  était  si  déserte, 
Quand  tu  la  saluais  avec  les  matelots, 
La  rive  lumineuse  au  matin  découverte, 
Surgie  en  même  temps  de  la  nuit  et  des  flots; 

La  terre  que  criait  le  mousse,  après  des  lieues 
Sans  fin,  à  la  merci  d'un  courant  ignoré. 
Et  qui  semblait  jouer  au  bord  des  vagues  bleues. 
Comme  entre  ciel  et  mer  un  sourire  doré; 


l6o  LA  TRAVERSÉE 


La  ville  aux  toits  d'argent  empourprés  par  l'aurore 
Et  qui  s'éveille  avec  un  long  murmure  ami, 
Des  bruits  traînants  sur  l'eau  dans  le  matin  sonore, 
Et  des  parfums  bercés  par  le  vent  endormi; 

La  rive  éblouissante  et  rose  de  la  Vie, 
Que  depuis  ton  essor  des  pays  du  néant, 
Tu  poursuivais,  d'une  âme  inquiète  et  ravie. 
Sur  la  nef  de  l'Enfance  et  l'immense  Océan, 

Sur  l'immense  Océan  des  choses  et  des  êtres, 

Sur  le  navire  ayant,  insoucieux  des  flots, 

L'Espoir  pour  capitaine  et  les  Rêves  pour  «  maîtres  » 

Et  les  désirs  ardents  et  fous  pour  matelots  1 

*  * 
Tu  n'aurais  jamais  cru  qu'elle  était  si  déserte. 
Quand  elle  t'apparut,  quand  tu  la  saluais. 
Dcljout  sur  le  tillac,  dans  l'aube  rose  et  verte, 
Parmi  les  matelots  éblouis  et  muets  I 


LATR A VERSÉE  iGl 


Ah!  lu  t'es  laissé  prendre  à  l'éternel  sourire 
Dont  accueille  au  lointain  tous  les  passant-^  des  mers 
Ce  pays  plein  de  fleurs  qu'un  vent  tiède  respire. 
Dont  les  parfums  sont  doux  et  les  fruits  sont  amers!... 

La  brise  qui  soufHail  des  golfes  et  des  syrtes 
T'apportait  par  bouflée  un  frais  et  mol  parfum. 
Avec  dos  oiscaiix  bleus  tenant  des  fleurs  de  myrtes, 
(^ul  tournoyaient ,  touchant  les  vergues,  un  à  un. 

Aux  doux  bruits  fraternels  des  vagues  et  des  palmes. 
Le  port  berçait  les  mâts  dans  une  gloire  d'or  ; 
Les  flammes  ondulaient,  voilant  dans  les  cicux  calmes 
L'étoile  du  matin  qui  palpitait  encor. 

Et  déjà  les  grands  quais,  les  places  et  les  rues. 
Dans  les  roses  rayons  jaillis  de  l'Orient 
Bourdonnaient  aux  rumeurs  des  foules  accourues 
Où  des  femmes  faisaient  des  signes  en  riant... 


162  LA    TRAVEUSÉE 


Alors  lu  regardas  la  mer,  le  ciel,  l'étoile. 

Et  la  ville  joyeuse  et  l'horizon  divîn, 

Et  beau  comme  l'Espoir,  tu  fis  cargucr  la  voile, 

Et  tu  vins  à  la  proue  et  tu  crias  : 


* 


«  Enfin  ! 
Enfin  !  la  rive  d'or  que  nos  longues  errances 
Poursuivaient  sur  la  mer  dès  les  temps  oubliés, 
La  Ville  où  nous  mettions  toutes  nos  espérances, 
La  voilà  donc,  devant  nos  yeux  émerveillés  ! 

Salut,  toi  qui  hantais  nos  cœurs,  ville  de  fête 
Que  je  n'ai  jam.ais  vue  et  que  je  reconnais. 
Car  l'or  de  ton  ciel  est  mon  rêve,  et  je  t'ai  faite. 
Mes  désirs  ont  jadis  habité  tes  palais. 

Salut,  cité  !  salut,  marins,  foule  éclatante. 
Marchands  de  fruits,  pécheurs  portant  le  lourd  chalut. 
Vous  tous  qu'aux  jours  du  long  voyage  et  de  l'attente 
J'ai  vus  déjà,  vous  tous  dont  j'ai  rêvé,  salut  I 


LA    TRAVKnSKE 


ïC3 


O  femmes  !  nous  allons  vous  adorer  sans  nombre  1 
Nous  allons  te  connaître  enfin,  ardent  Amour, 
Dont  l'espoir  nous  faisait  pleurer  la  nuit,  dans  l'ombre. 
Quand  nous  avions  caché  nos  larmes  tout  le  jour... 

Nous  allons  caresser  des  seins,  baiser  des  lèvres. 
Et  nous  allons  sonder  vos  infinis,  beaux  yeux 
Dont  sous  les  nuits  de  juin,  le  front  battant  de  fièvres, 
Nous  cherchions  le  mirage  aux  étoiles  des  cieux, 

Quand  sur  le  pont,  aux  bruits  alternatifs  des  voiles 
Où  le  vent  tour  à  tour  meurt  et  renaît,  —  au  ciel 
Nous  regardions  sans  fin  osciller  les  étoiles. 
Selon  le  bercement  du  roulis  éternel... 

Et  nous  allons  tenter  aussi  ta  lèvre,  ô  Gloire 
Dont  la  splendeur  de  l'aube  est  un  présage  clair. 
Notre  nom  volera  sur  l'humaine  mémoire 
Comme  un  grand  alcyon  sur  les  flots  de  la  nier. 


iGA  LA    TnAVERSÉE 


Le  vent  qui  vient  de  toi,  rivage  en  fleurs,  m'enivre. 
Fabuleuse  Atlantide,  éblouissante  Hellas  ! 
Après  avoir  tant  espéré  nous  allons  vivre  1 
Et  nous  saurons  la  Joie  après  le  Rêve  !  » 


—  Hélas! 


Oclobru  1896. 


SONNETS 


SONNETS  LIBRES 


APPAREILLAGE 


Le  flot  clapote,  un  homme  auprès  de  nous  chantonne; 
Des  voiles  passent  comme  un  vol  d'oiseaux  blessés. 
0  phare,  ô  port  !  demain  nous  vous  aurons  laissés 
Derrière  nous,  fuyant  sous  la  mer  qui  moutonne... 

Vois  déjà  près  du  môle,  au  soleil  froid  d'automne, 
Notre  vaisseau  halé  par  les  haleurs  lassés  ; 
Ils  tirent  pas  à  pas,  et  leurs  chants  cadencés 
Font  un  thrène  d'adieux  lointain  et  monotone... 


APPAREILLAGE 


1G7 


Car  tout  déjà  parle  d'adieux  !  Des  matelots 
Dans  les  vergues,  bercés  sur  le  péril  des  flots, 
Hissent  la  voile  avec  un  cri  mélancolique  ; 

El  triste  comme  les  adieux,  de  toute  part 
Flotte  dans  l'air  humide  et  le  soleil  oblique 
Le  vent  qui  gonflera  nos  voiles,  au  départ  ! 


Octobre '1894. 


SOIU 


'ibut  se  tait,  le  vent  meurt,  l'ombre  endort  la  feuillée. 
Il  fait  si  calme  qu'on  dirait  qu'il  pleut  dans  l'air 
De  la  monotonie  et  du  silence,  au  clair 
De  la  lune  qui  vient  bleuir  l'herbe  mouillée. 

Le  couchant  pourpre  semble  une  rose  elTeuilIce 
En  nuages;  l'un  d'eux,  plus  éclatant,  a  l'air 
Envolé  du  soleil  comme  un  pétale  clair. 
Dans  l'azur  la  prciniôro  étoile  est  cvcillce. 


iGg 


Et  le  frémissement  du  silence  infini 

—  La  lune  monte  lentement  au  ciel  jauni  — 

Fait  là-bas  le  murmure  incessant  d'une  eau  vive... 

Rien  ne  bouge  pourtant,  le  lac  noir  tait  ses  eaux  ; 
Parfois  à  peine,  en  l'ombre  où  dorment  les  oiseaux, 
La  brise  espiègle  agile  une  feuille  et  s'esquive. 


10 


MÉDITATION 


Je  fus  un  enfant  Iriste  et  doux,  rêvant,  le  soir, 
A  des  matins  dorés  vécus  là-bas,  jadis; 
Et  leur  clarté  mourait  en  mes  yeux  agrandis. 
Comme  un  soleil  d'avril  au  profond  d'un  miroir. 

Et  j'ai  connu  le  rêve  et  j'ai  connu  l'espoir, 
El  mon  aube  espéra  d'étincelants  midis; 
Et  déjà  je  sentais  sombrer  les  Paradis 
Où  naguère  j'avais  vécu  sans  le  savoir. 


MÉDITATION  l"]!' 

Le  Rêve  a  fui.  L'Espoir  fut  un  chagrin  léger. 

Et  ma  ferveur  vers  un  grand  bonheur,  calme  et  lente. 

Fut  bientôt  une  triste  et  morne  et  sombre  altenle, 


Une  attente  fiévreuse  où  le  seul  étranger 

Fut  le  Regret  qui  vint  un  soir  dans  ma  demeure. 

Et  bientôt,  et  bientôt  il  faudra  que  je  meure... 


TRISTESSE  D'AVRIL 


Comme  un  parfum  enclos  au  secret  de  leurs  plis. 
Les  fleurs  ont  exhalé  l'Avril  de  leurs  calices, 
El  la  brise  plus  lente  aspire  les  délices 
Des  roses,  des  muguets,  des  lilas  et  des  lys. 

Après  tant  do  printemps  effeuillés,  les  lilas 
N'ont  pas  une  des  fleurs  de  leurs  grappes  pâlie; 
Rien,  ni  même  le  poids  des  Mais  anciens,  ne  plie 
Le  beau  jet  orgueilleux  des  grands  lys  jamais  las. 


TRISTESSE    D    AVRIL 


173 


Sans  trêve,  encor,  toujours,  bercé  d'un  soufTle  immense 
Le  monde  à  chaque  Avril,  patient,  recommence. 
Et  tout  est  jeune  ainsi  qu'à  la  première  aurore; 

Seul,  un  adolescent  erre  triste  et  s'étonne. 
Parmi  les  fleurs  dont  le  parfum  l'enivre  encore. 
De  respirer  dans  l'air  le  printemps  monotonr. 

U.Ù  1894. 


10. 


SURSAUT  D'ESPOIR 


O  Rêve,  ton  eau  morte,  où,  dans  l'ombre  des  soirs. 
Nos  blancs  Espoirs  penchés  contemplaient  leurs  pâleurs, 
Déjà  les  attirait  perfide  aux  profondeurs,  v 

Quand  le  vent  de  la  mer  souffla  sur  tes  miroirs  I 

Tristesse,  le  parfum  trop  doux  de  tes  lys  noirs 
Fermait  leurs  yeux,  séchait  leurs  lèvres  sans  couleurs; 
Mais  le  vent  a  fané  le  parfum  de  tes  fleurs. 
Avant  qu'aient  eu  le  temps  de  mourir  nos  Espoirs. 


SURSAUT  d'espoir  lyS 

Le  sounic  de  la  vie  héroïque  et  des  flots 

A  Iravcrsc  le  lonrd  sommeil  des  jardins  clos. 

Et  nous  voici  debout,  pleins  d'orgueils  inconnus  ! 

Foulons  le  dur  chemin  à  nos  pieds  blancs  oflert. 
Et,  comme  on  marque  un  front  servile  avec  le  fer, 

Marquons-en  la  poussière  avec  nos  talons  nus  ! 

Novembre  1894. 


V 


L'ATTENTE 


Par  l'escalier  miné  qui  crie  et  qui  s'affaisse, 
L'Espoir  monte  à  la  tour  de  l'Ame  à  pas  pesants... 
«  —  C'est  la  même  eau  stagnante  oii  se  rongent  les  ans, 
C'est  le  même  horizon  de  lacs  et  de  tristesse  ! 

—  Mon  frère,  avez-vous  vu  sur  la  plaine  où  s'abaisse 
Le  lent  soleil  parmi  les  marais  miroitants. 
Dans  l'air  rouge  qui  tremble  au-dessus  des  étangs. 
Surgir  un  noir  cheval  que  son  cavalier  presse? 


L  ATTESTE 


// 


—  Hélas!  je  ne  vois  rien  sur  la  plaine  d'ennui 

Que  la  face  chagrine  et  sombre  de  la  nuit 

Se  pencher  plus  près  d'heure  en  heure  sur  l'eau  morte; 

Rien  ;  l'espace  tremblant  de  fièvre,  sans  nul  bruit 
Qu'en  bas  le  vent  qui  pleure  et  fait  gémir  la  porte, 
Gomme  quelqu  un,  quclcju  un  qui  la  pousse  et  s'enfuit.. 

Uai  IS04. 


NVPTIJE 


Pareils  aux  grands  Amants  des  légendes  antiques, 
Nous  avions  fiancé  nos  âmes  près  des  vagues. 
Et  ses  yeux  agrandis  et  l'éclair  de  ses  bagues 
•Luisaient  dans  l'ombre  avec  des  clartés  magnétiques. 

Et  nos  baisers,  parmi  les  choses  éternelles. 
Se  changeaient  en  serments  sur  nos  lèvres  unies... 
El  le  vent  et  la  mer.  profondes  harmonies, 
Faisaient  tonner  pour  nous  leurs  orgues  solennelles.. 


170 


Parfois,  à  nos  serments  attendris  et  pieux 
Nous  montrions  du  doigt  l'éternité  des  cieux, 
Dont  les  flots  noirs  berçaient  le  lumineux  prestige; 

Quand  soudain  une  étoile  aux  voûtes  de  l'ëthcr, 
Ivre  d'espace  et  d'ombre,  et  prise  de  vertige. 
Se  détacha  du  ciel  et  tomba  dans  la  mer... 


PORTRAIT  DE  FEMME 


Parmi  l'humide  éclat  des  larmes  toujours  proches 
Que  sa  fierté  sereine  arrête  à  ses  grands  cils, 
Elle  regarde  fuir  vers  les  lointains  subtils 
Le  vent  qui  fait  chanter  les  pins  parmi  les  roches. 

Dans  1  air  sombre  a  passé  la  tristesse  des  cloches 
Mêlée  à  l'odeur  douce-amère  des  myrtils  ; 
Elle  a  ces  yeux  voilés  que  font  les  longs  exils 
Où  luit  parfois  l'éclair  douloureux  des  reproches. 


rOUTn.VIT    Di:     FEMME  l8l 


Et  le  vent  doux,  l'odeur  triste,  le  loialain  bleu 
Tout  lui  paraît  entrer  en  elle  pou  à  peu 
Et  devenir  son  rêve  et  sa  mélancolie, 

Tandis  que  l'horizon  brumeux  et  las  de  ficNros 
Imite  la  langueur  de  son  amc,  et  se  plie 
Selon  la  ligne  altière  et  tendre  de  ses  lèvres. 

No.c.i.liro  iii;ii 


LES  MIROIRS 


Dans  la  chambre  où  les  murs  tressaillent  et  s'animent 

Sous  l'angoisse  qui  monte  avec  l'ombre  des  soirs. 

Le  ciel  et  le  regard  aveugle  des  miroirs 

L'un  dans  l'autre,  au  long  bruit  du  silence,  s'abiincnt. 

L'ombre,  ainsi  qu'une  haleine  invisible,  a  terni 
Le  ciel  plus  sombre  au  tain  des  glaces  plus  profondes 
Toujours  cieux  et  miroirs,  comme  deux  vastes  mondes, 
S'interrogent  du  fond  de  leur  double  infini. 


LKS    MIROinS 


Debout!  Il  faut  traîner  ailleurs  notre  âme  lasse! 
Ah!  ne  voir  qu'un  reflet  lointain  de  ce  qui  passe. 
Kl  contempler  sans  trêve  à  la  j)àlcur  des  soirs, 

Dans  l'immobilité  que  seul  parfois  dérange 
Un  sursaut  de  terreur  devant  la  vie  étrange, 
Le  mystère  du  ciel  que  sondent  les  miroirs  ! 


LANGUEUR   DE  L'AUBE 


Les  étoiles  ont  lui  sur  l'eau  noire  et  profonde; 
Le  jour  naît,  comme  un  doux  regard  de  pleurs  voilé; 
Un  grand  cygne  qui  parle  au  silence  de  l'onde 
Mêle  à  la  pâle  brume  un  sanglot  désolé. 

C  est  la  langueur  de  l'aube  où  les  yeux  pleins  de  rêve 
Pleurent  d'ouvrir  au  jour  leur  mensonge  vermeil. 
Où  l'âme  résignée  et  lente  se  soulève 
Comme  un  voyageur  las  qui  part  plein  de  sommeil. 


LANCUKUR    DF    l'aLDE  i85 


0  langueur  infinie  !  ô  verligc  de  vivre  ! 

Le  vent  sur  les  flots  glisse  et  de  brume  s'enivre, 

El  sa  caresse  fait  les  yeux  s'emplir  de  pleurs; 

Et  voici  que  par  un  mysliquc  et  tendre  charme, 
A  l'Orient  noyé  de  pluie  et  de  pâleurs. 
Un  soleil  irisé  jaillit  comme  une  larme  ! 

Novembre  1S94. 


TON  AME   ÉTAIT... 


Ton  âme  était  un  lac  souterrain,  dans  le  noir 
Éternel  et  les  sourds  silences  de  la  terre, 
Un  lac  depuis  toujours  funèbre  et  solitaire. 
Sans  reflets  sous  les  nuits  que  nul  œil  n'a  pu  voir. 

A  peine,  comme  un  vaste  et  frissonnant  miroir. 
Il  ondulait  parfois  aux  gouttes  de  mystère 
Que  les  piliers  perdus  dans  l'ombre  délétère 
Pleuraient  sur  l'eau  sonore  en  un  long  désespoir. 


TON    AMF,    KTAIT.  .. 


Et  mol  je  suis  venu,  portant  la  rouge  torche 

De  l'amour,  c'  depuis  je  reste  sous  le  porche. 

Dans  l'ombre  où  le  vent  froid  fait  vaciller  la  flamme. 

Pour  ouïr  ta  douleur  sangloter  goutte  à  goutte. 
Dans  le  scintillement  et  l'écho  de  la  voûte. 
Sur  le  irrand  lac  sanglant  et  moire  de  ton  àuie. 


L'ANTIQUE    LASSITUDE 


L'anlique  Lassitude  et  l'antique  Tristesse 
Heurtent  en  moi  ce  soir  avec  leurs  douces  mains; 
Tous  les  pèlerins  las  qui  pleurent  aux  chemins 
Auront  encor  ce  soir  mon  âme  pour  hôtesse! 

L'anlique  Lassitude  et  l'antique  Tristesse 
Ont  encor  sur  mes  yeux  posé  leurs  douces  mains. 
Je  ne  vois  plus,  le  sort  obscur  des  lendcm.iins 
N'a  plus  que  la  Doulcui  d'anlan  pour  propliclcssc 


l'antique  lassitude  l8f) 


Mon  âme,  doux  miroir  que  d  un  geste  lassé 
Lève  a  mes  yeux  la  main  de  la  Mélancolie, 
L'avenir  est  en  toi  sombre  comme  un  passé; 

Pourtant  j'ai  devant  moi  cru  voir  surgir  l'Espoir; 

Mais  c'était  le  Regret  dont  la  face  pâlie 

Se  penchait  par-dessus  mon  épaule  au  miroir. 

Novembre  1894. 


PRINTEMPS 


Je  ne  veux  que  rêver  tout  ce  jour  de  printemps  1 
Et  dans  le  ciel  tiédi  de  brises  inconnues, 
Et  dans  mon  âme  ouverte  aux  souffles  palpitants. 
Je  veux  voir  fuir  l'hiver  avec  les  grands  nues! 

Qui  l'eût  dit,  que  l'année  attendait  le  printemps? 
Les  sous-bois  étaient  noirs  sous  les  ramures  nues. 
Les  brumes  sourdement  pleuraient  sur  les  étangs. 
Le  matin  argenté  givrait  les  avenues. 


P  R  I  N  T  K  M  P  s 


191 


...  Voici  s'ouvrir  an  ciel  des  clairières  d'azur, 
Soudain,  et  que  les  bois  attiédis,  au  -vent  pur 
Bruissent,  pleins  d'oiseaux,  d'attentes  et  de  rêves; 

Et  voici  que  ce  cœur  qui  se  croyait  fermé 

S'ouvre  encore...  Oh  !  respire  en  ce  .soufïle  embaume 

L'odeur  et  le  murmure  indéfini  des  sèves  I 


BEAUX  JOURS   D'OCÏOCUE 


En  CCS  jours  clairs  l'Automne  au  rêve  nous  exhorte; 
On  prendrait  son  adieu  pour  l'éveil  d'un  printemps, 
Si  le  bruit  et  le  vol  blessé  des  feuilles  mortes 
Imitaient  les  chansons  et  les  ailes  d'anlan. 

Mais  en  vain  nous  rêvons  d'Avril  !  voici  les  temps 
Où  1  àprc  bise  aura  les  neiges  pour  escorte. 
Les  cygnes  noirs  n'ont  pas  encor  quitte  l'étang, 
Mais  déjà  le  grand  vent  d'hiver  sanglote  aux  portes. 


B  i:  A  U  X    .T  O  U  R  s    D  '  O  C  T  O  13  II  E  1  y3 


Ainsi  scniblf  pailois  si  douce  la  Irislessc 

Qu'o'.i  la  prendrait  pour  du  bonheur,  si,  par  moments, 

ricin  de  cris  et  chargé  de  larmes  prophctcsses, 

Un  vent  mystérieux  ne  soufflait  brusquement 

Une  a:ij^ois>e  infinie  cl  de  proches  lounncnls 
Dans  l'Aulomnc  doré  des  sereines  Tiislcsscs. 


L'ENNUI 


Ennui,  serein  Ennui,  Maître  des  sorls  humains. 
Dédaigneux  de  la  joie  innocente  aux  jeux  mièvres. 
0  toi  qui,  comme  un  père  économe,  nous  sèvres 
Des  plus  naïfs  plaisirs  qui  sont  devant  nos  mains; 

Eternel  voyageur  qui  sur  tous  les  chemins 
Fais  route  à  nos  côtes  sans  desserrer  les  lèvres. 
Et  sans  jamais  scruter  de  tes  yeux  pleins  de  fièvres 
La  route  où  marcheront  les  pas  des  lendemains; 


195 


Souvent,  noir  compagnon  muet,  tu  t'es  assis 

A  la  table  où  j'accoude  en  pleurs  ma  somnolence, 

Sans  gestes  sur  le  soir,  grand  fantôme  indécis; 

Mais  tu  m'as  regardé  longuement  en  silence. 
Et  penché  comme  un  fou  sur  leur  fixe  clarté. 
J'ai  lu  dans  les  yeux  froids  toute  la  vérité, 


A  VERLAINE 


Verlaine,  clair  de  lune  odorant  des  jardins, 
Sanglots  fous  des  jets  d'eau  pleurant  dans  la  nuit  vainc. 
Femmes  sur  les  vieux  bancs,  parfums  frais  de  verveine. 
Rires  et  longs  baisers  après  les  fiers  dédains: 

Douce  plaine  de  France  où  les  soleils  divins 
Mûrissent,  lents,  les  blés  et  les  raisins,  ô  plaine 
D'où  s'en  viendront,  à  plein  cellier,  à  huche  pleine. 
Les  pains  simples  et  bons  et  la  gaîté  des  vins. 


A  V  i:  r.  i>  A  1 N  E  1 97 

Oh  !  le  pain  fui  la  chair  et  le  vin  fut  le  sang 

De  Celui  que  la  croix  a  tordu  gémissant 

Pour  nos  péchés,  pour  nos  baisers,  ô  bien-aimée... 

Derrière  les  coteaux,  écoute,  au  loin  appelle. 

Vers  le  parc   plein  d'amants  rêveurs  sous  la  raméC; 

Une  cloche  au  son  clair  de  pclllc  cluipcllc... 


LE  TOMBEAU  DE  BAUDELAIRE 


Qu'on  dresse  un  grand  tombeau,  près  des  flots,  dans  les  soirs, 
Sur  un  cratère  éteint  où  se  taisent  les  nids, 
Avec  des  jets  de  lave  et  des  blocs  de  granits 
Et  des  piliers  tordus  comme  des  désespoirs  ! 

Aux  quatre  pans  du  marbre  et  du  porphyre  noirs, 
Pour  mirer  l'Océan  et  le  Ciel  infinis, 
Que  l'on  incruste,  aux  pleurs  des  froids  embruns  ternis 
Des  miroirs,  de  profonds  miroirs,  de  grands  miroirs! 


LE  TOMBKAU  DE  BAUDELAIRE  IQQ 


Arbuste  glorieux  et  fatal,  jaillissant 

En  rameaux  verts  fleuris  de  pétales  de  sang 

Du  sol  où  gronde  encore  une  antique  colère. 

Laurier  du  mal,  laurier  vénéneux  et  plus  hoau, 
Qu'un  laurier-rose  ombrage  à  jamais  le  tombeau 
Où  pourra  dormir  l'àme  enfin  de  Baudelaire. 


LA    MORT 


«  Au  Ibad  de  rinconnu  pour  trouver  du  nouveau.  » 

BAUDELAIRE. 


LA    MORT 


Voyogonr,  lu  vécus  sur  la  lerrc  de  Rèvc, 
Gomme  tous,  ballotte  du  regret  à  rcnnui! 
Et  le  vent  de  ton  soir  va  fraîchir  sur  la  grève. 
Et  bientôt  va  descendre  en  toi  la  grande  nuit... 

Ah!  qu'il  mentait,  l'accueil  de  ses  rives  joyeuses! 
Et  leur  lointain  Avril,  comme  il  fut  suborneur. 
Et  comme  il  t'a  trompé  de  ses  fleiirs  merveilleuses 
Où  ne  mûrit  jamais  l'Automne  du  bonheur! 


•204  LA    MOr.T 

Lorsque  tu  débarquas  sur  les  plages  fleuries 
Qui  soufflaient  vers  ta  nel  leurs  parfums  dans  les  vents. 
Aux  ronces  des  bulssofis  tes  mains  se  sont  meurtries, 
Et  tu  t'es  enlisé  dans  les  sables  mouvants. 

i)e  jîrcs,  les  champs  de  pourpre  étaient  d'âpres  bruyères. 
Les  grèves  d'or,  du  sable  où  jaunit  le  genêt; 
Les  galets  d'émeraude  et  de  nacre,  des  pierres, 
Sans  l'éclat  fabuleux  qui  de  loin  étonnait... 

Les  jardins  ondoyants  de  l'oses  sous  la  brise. 
Houle  de  fleurs  qui  semble  un  océan  nouveau. 
De  près  se  sont  changés,  éternelle  surprise, 
En  incultes  guérets  qu'enflamme  le  pavot. 

<5uand  tu  les  as  portés,  clairs,  à  ta  bouche  avide, 
Tes  dents  n'ont  pas  pu  mordre  aux  fruits  de  ses  vergers; 
Les  grenades  de  pourpre  avaient  un  goût  acide, 
Ettasoif  s'est  accrue  au  bois  des  orangers. 


LA     MOUT 


Malgré  ses  mâts  prcs;('s  et  sa  rumeur  de  foule, 
Le  port  plein  de  soleil  où  ton  navire  ancré 
Se  halanrc  au  roulis  somnolent  de  la  houle 
En  attendant  l'essor  vers  un  but  itrnoré. 

Le  i)ort  bruyant  te  fut  désert  et  monotone  ; 
Il  berça,  sans  jamais  l'apaiser,  ton  désir. 
Et  souvent  par  les  soirs  nostalgiques  d'automne 
Tu  sentis  un  regret  immense  te  saisir, 

A  l'heure  des  adieux  et  des  appareillages 
Où  le  soir  fait  grandir  ton  ombre  et  ton  ennui. 
En  regardant  blanchir  au  loin  les  longs  sillages 
Des  vaisseaux  qui  s'en  vont  à  jamais  dans  la  nuit. 

Et  la  ville  aux  maisons  peintes,  roses  et  rouges, 
Aux  terrasses  de  (leurs  s'élageant  vers  les  cieux, 
La  ville  claire  était  un  triste  amas  de  bouges. 
Et  ses  temples  de  marbre  étaient  vides  de  Dieux. 


2o6  l'A    MOUT 

Malgré  les  clairons  d'or  aux  cours  de  ses  casernes, 
l'^es  soldats  y  dormaient  sans  rêves,  loin  des  camps. 
Et  dès  l'aube  le  jour,  la  nuit  sous  les  lanternes, 
Le  pa\é  de  la  rue  était  aux  trafiquants. 

T>i  vécus,  tu  mnrchas  dans  l'ombre  des  ruelles. 
Sur  ces  quais  dont  chacun  des  anneaux  t'est  connu; 
Tu  pleuras  sur  ce  banc  dans  les  heures  cruelles, 
El  c'est  de  ce  jardin  que  l'amour  t'est  venu. 

Car  tu  connus  aussi  l'Amour,  ivresse  brève. 
Et  la  Gloire,  et  tu  fus  moins  malheureux  enfin 
Que  tant  d'autres  qui  n'ont  pas  vécu  de  leur  rêve 
Même  ce  qu'il  en  faut  pour  le  connaître  vain. 

Maintenant,  vieux  et  seul,  las  d'amour  cl  de  {gloire. 
Tu  t'assieds  sur  le  môle  en  resongeant  ton  sort  ; 
Mais  tu  veux,  malgré  tout,  vaincu  du  Rêve,  y  croire. 
Et  trompé  par  la  vie,  espérer  dans  la  mort. 


LA    MOUT  207 

Si  l'accueil  du  premier  rivage  te  fut  traître, 
Si  la  première  escale  aux  ports  de  l'infini 
Fut  mauvaise,  qui  sait?  après  la  mort,  peut-être. 
Ta  nef  saura  trouver  le  rivage  béni. 

Où,  sur  l'azur  profond  des  mers  inexplorées. 

Par  delà  l'ombre  immense  et  les  flots  ténébreux, 

11  est  sous  d'autres  cieux  d'autres  rives  dorées 

Dont  les  beaux  fruits  sont  mûrs  pour  ta  soif  d'être  heureux. 

Ne  sais-tu  donc  qvie  fuir  un  rêve  dans  un  autre? 
Fou  sublime,  rêveur  acharné?  Comme  si. 
Là-bas,  sous  le  soleil  d'un  ciel  pareil  au  nôtre, 
(.e  pouvait  être,  hélas!  autre  chose  qu'ici! 

Le  pays  d'au  delà  de  la  mort,  c'est  la  vie  ! 
La  vie  encor,  toujours  par  qui,  penser  amer! 
Ton  âme  de  destin  en  destin  est  suivie 
Comme  par  le  soleil  ta  nef  de  mer  en  mer! 


2o8  LA    MORT 


Après  avoir  aimé  des  filles  et  des  vierges, 
Et  trouvé,  triste,  un  goût  pareil  à  leurs  baisers. 
Après  avoir  inscrit  aux  carreaux  des  auberges 
De  doux  chiflres  secrets  et  des  noms  méprisés. 

Après  avoir  serré,  dans  la  nuit,  sur  la  dune. 
Des  corps  aimés  que  tord  le  désir  haletant, 
Et  détourné  les  yeux  des  yeux  en  larmes  d'une, 
Et  supplié  les  Ycnx  d'une  autre  en  sanglotant; 

Après  avoir  joué  du  couteau  dans  les  rixes. 
Et  morne,  aux  cabarets  qui  chantent  sur  le  port, 
Parmi  les  matelots  endormis  ou  prolixes. 
Accoudé  ta  paresse  et  soulé  ton  remord. 

Un  soir  d'Octobre  humide  et  froid,  plein  de  nuées 
Vermeilles  qui  feront  toute  jaune  la  mer. 
Où  des  voiles  fuiront  vers  l'est,  diminuées. 
Où  l'air  salin  sera  sur  tes  lèvres  amer. 


LA    M  O  I.  T 

Un  soir  triste  et  profond  qui  mourra  sur  les  flots 
En  allumant  leur  cime  à  ses  lueurs  obliques, 
Où,  noirs  sur  le  couchant  doré,  des  matelots 
Lèveront  l'ancre  avec  des  cris  mélancoliques  ; 

Où  le  vent  gonilera  comme  des  seins  de  femme 
Les  voiles  palpitant  pour  un  vaste  départ. 
Un  de  ces  soirs  où  croît  le  désir  en  toute  âme 
De  partir  sur  la  mer,  où?  n'importe,  autre  paît! 

Comme  tu  seras  seul,  assoupi  sur  le  môle. 
Le  front  aux  mains,  chauffant  dans  les  rayons  ton  dos 
Quelqu'un  d'un  doigt  mucl  touchera  ton  épaule. 
Et  tu  t'embarqueras  vers  les  Eldorados, 

Vers  les  Eldorados  fabuleux  de  ton  rêve, 
Dont  te  rira  de  loin  le  sable  ardent  qui  luit. 
Mais  que  tes  pas  errants  débarqués  sur  la  grève 
Fouleront  à  jamais  avec  le  même  ennui 

Que  les  bords  d'autrefois  effacés  dans  la  nuit! 


20(> 


LE  CHEMIN  DE  VIE 


LE  CHEMIN  DE  VIE 


Je  sens  sourdre  à  mon  front  des  sueurs  d'agonie. 
Et  je  n'ai  fait  pourtant  qu'un  pas  dans  mon  cliemic: 
Je  vais  en  tâtonnant  et  je  cherche  une  main.. . 
Qui  voudra  me  guider  sur  la  route  infinie  ? 

Les  cailloux,  autrefois  poussés  d'un  pied  alerte. 
Et  qui,  dans  les  lilas  et  les  fleurs  d'églantiers. 
Ruisselaient  en  chantant  aux  pentes  des  sentiers. 
Voici  qu'en  les  heurtant  je  bulc  et  je  m'arrcle. .. 


2l4  LECHEMINDEVIE 

Je  suis  seul,  et  pourtant  on  marche  quelque  part. 
Je  frôle  à  chaque  pas  de  grandes  fleurs  qui  tremblent. 
Comme  la  route  est  sombre  au  lointain  ;  il  me  semble 
Qu'un  grand  soleil  pourtant  rayonnait  au  départ. 

Je  ne  sais  plus  ;  je  sens  s'aggraver  peu  à  peu 
L'invisible  fardeau  qui  charge  mes  épaules. 
Atteindrai-je  du  moins  là-bas  le  Vallon  bleu 
Où  je  pourrais  dormir  près  du  lac,  sous  les  saules  ? 

Au  départ,  ce  fut  comme  un  éblouissement. 
La  route  miroitait  toute  blanche  de  poudre, 
El  nous  sommes  partis  en  nous  serrant  les  coudes. 
Et  défiant  le  sort  et  riant  follement  ! 

Sans  que  j'aie  un  instant  pu  voir  mes  compagnons 
Ne  plus  mettre  leurs  pas  familiers  dans  ma  voie. 
Je  me  suis  trouvé  seul  au  chemin  qui  poudroie.. 
Mais  pour  les  appeler  encor  je  sais  leurs  noms. 


LECIILMINDEVIE  2ia 


Il  y  avoit  là-bas,  au  départ,  dans  l'aurore. 
Le  fol  Espoir,  le  Rêve  au  front  pur  et  joyeux. 
Et  le  Désir  avec  sa  flamme  dans  les  yeux. 
Et  l'Amour  au  doux  rire  et  le  Plaisir  encore. 

Mes  amis  autrefois  m'ont  dit  en  souriant 
Qu'ils  voulaient  me  conduire  aux  Iles  Fortunées... 
Peut-être  l'atteindrai  -je  en  marchant  des  années. 
Le  mirage  apparu  dans  l'aube  à  l'Orient? 

Je  sais  que  pour  le  joindre  il  faut  passer  les  mers; 
Mais  peut-être  en  allant  devant  moi,  quelque  jour. 
Ayant  erré  dans  l'ombre  et  fait  un  long  détour, 
Verrai-je  se  dresser  enfin  ses  Palais  clairs  I 

Les  Paradis  d'espoir  ne  sont  jamais  perdus. 

Et  quand  on  a  manqué  pour  y  cingler  la  voile, 

Après  avoir  souffert  et  marché  sans  étoile. 

On  les  voit  luire,  un  soir  que  l'on  n'y  croyait  plus 


•2l6  I.E    CHEMIN    DE    VIE 


"Mais  j'irais  moins  lassé  sur  la  roule  inlinie 
Si  je  n'étais  pas  seul  à  faire  mon  chemin. 
Et  si  pour  me  guider  je  tenais  une  main 
Dont  je  suivrais  le  charme  et  la  douceur  bénie. 


AMOUR 


l3 


ÉCHANGE 


Tu  es  venue,  ayant  en  main 
L'iris  de  la  Mélancolie  ; 
J'étais  seul  dans  l'obscur  chemin. 
Cherchant  la  route  où  l'on  oublie. 

Les  arbres  le  faisaient  un  toit 
D'aznr  entre-croisé  de  branches; 
Le  soleil  effeuillait  sur  toi 
Des  pétales  de  roses  blanches. 


ECHANGE 


D'une  haute  et  puro  douleur 
Je  portais  la  ileur  prophétesse; 
Calme,  tu  m'as  donné  ta  fleur 
Pour  le  lys  noir  de  ma  Tristesse. 


*   * 


Depuis  l'aube  j'avais  soufTert, 
Mon  mal  s'était  accru  sans  doute 
De  tout  le  faux  bonheur  offert 
Par  les  passantes  de  la  route. 

Loin  des  carrefours  de  la  vie 
Je  cherchais  un  étroit  sentier. 
Tu  parus,  dolente  et  ravie. 
Dans  l'ombre  et  l'azur  à  moitié... 

Ton  iris  versait  sa  corolle 
Sur  ton  poing  candide  et  petit; 
Et  pâles  nous  n'avons  rien  dit. 
Sentant  mourir  toute  parole... 


ECHANGE 


* 
*    * 


Tu  m'as  pris  le  lys  funéraire 
OiJ  mon  destin  s'épanouit; 
J'ai  ton  iris  bleu  de  soir,  frère 
De  mon  lys  noir  couleur  de  nuit. 

Et  depuis  nous  allons  tous  deux 
Dans  l'antique  chemin,  le  nôtre, 
Traversant  les  jours  hasardeux 
En  portant  l'un  la  fleur  de  l'autre... 

L'iris  est  toujours  aussi  triste, 
Le  lys  est  noir  comme  jadis  ; 
L'emblème  douloureux  persiste 
De  l'iris  mauve  et  du  noir  lys. 

Et  nous  sommes  heureux,  pourtant; 
Et  nos  mains  sont  comme  allégées  ; 
Ce  sont  toujours  les  fleurs  d'antan, 
Mais  nous  les  avon»  échangées. 


222  ECHANGE 


Nos  deux  âmes  sont  les  hôtesses 
D'un  amour  grave  et  pardonncur, 
Et  font  avec  leurs  deux  tristesses 
Un  unl(j[ue  et  profond  bonheur... 


SI  JE  T'AIME 


Si  je  t'aime  ou  ne  t'aime  pas 
Je  ne  sais  plus,  je  ne  sais  pas; 
Mais  tu  es  entrée  en  ma  vie, 
Tout  doucement,  à  petits  pas. 
Et  le  bonheur  t'y  a  suivie. 

Le  bonheur  léger  t'a  suivie, 
Ayant  mis  ses  pas  dans  tes  pas  ; 
Il  était  déjà  dans  ma  vie 
Qu'encor  je  le  cherchais  là-bas. 
Dans  l'ombre  où  le  chemin  dévie. 


2-a:i  si  je  t  aime 


Que  sais-je?  sinon  que  ma  vie 
Est  douce,  ineffable  et  ravie, 
Que  parfois  je  pleure  tout  bas... 
Pourquoi  douter?  pourquoi  l'envie 
De  savoir,  ô  l'inassouvie. 

Si  je  t'aime  ou  ne  t'aime  pasP... 


BONHEUR 


0  bonheur!  6  triomphe!  ô  joie! 
0  portes  de  l'azur  ouvertes  ! 
Soleils,  brasiers,  ors,  gemmes  vertes, 
Éclairs,  musiques,  bruits  de  soie  ! 

Elle  est  venue  en  souriant, 
La  belle  dont  le  regard  noir 
S'ouvre  comme  une  fleur  du  soir 
Sous  son  front  comme  l'Orient. 


aaC 


BONHEUR 


Elle  allait  aux  rayons  de  lune, 

A  pas  doux,  comme  sur  des  lombes; 

Ses  pieds  blancs  semblaient  deux  colombes 

Qui  s'envolent  l'une  après  l'une... 

Elle  croisait,  pâles,  ses  mains 
Sur  sa  cliaste  robe  aux  longs  plis. 
Et  ses  mains  étaient  deux  beaux  lys 
Fleuris  dans  l'entredeux  des  seins. 

Le  bruit  de  ses  pieds  sur  la  terre 
Palpitait  doux  comme  un  bruit  d'aile; 
Sa  chevelure  derrière  elle 
Traînait  dans  l'odorant  mystère... 

Elle  a  jeté  ses  bras  légers 
Autour  de  mon  col  incliné, 
Et  ma  bouche  ivre  a  butiné 
Ses  seins  comme  deux  beaux  vergers. 


BOMIELR  227 


0  bien-almée!  ô  bien-année! 
Tout  mol  expire  sur  ma  bouche 
0  tendre,  ô  rieuse,  ô  farouche, 
0  rose,  ô  souple,  ô  parfumée! 

Fruit  clair  qui  fond  sous  le  palais. 
Embaumant  la  dent  qui  le  mord , 
Ta  chair  a  la  fraîcheur  encor 
Des  algues  et  des  verts  galets. 

Un  parfum  vlvace  et  vivant 
S'exhale  de  tes  seins  gonflés. 
Ainsi  que  de  fruits  mûrs,  mêlés 
A  des  fleurs  d'ambre  dans  le  vent. 

Ta  bouche  fut  la  source  fraîche 
Où  s'abreuvent  toutes  les  fièvres, 
Et  je  mordis  âpre  à  tes  lèvres 
Comme  l'on  mord  dans  une  pèche; 


538  DONHEUR 

Et  toi,  tu  mordis  ma  poitrine, 
Sauvage,  avec  un  cri  vainqueur; 
Et  de  ce  jour  fuit  tout  mon  cœur 
Par  celte  blessure  divine... 


VOLUPTÉ 


Étire-toi  languide  entre  mes  mains  heureuses  ! 
Cambre  encore  à  tes  reins  ce  geste  où  tu  les  creuses. 
Et  jette  sur  la  soie  éparse  des  coussins, 
Comme  des  lys  meurtris,  la  gerbe  de  tes  seins. 
0  belle  I  ton  regard  filtre  sous  tes  paupières  ! 
Tes  yeux  mélodieux  sont  pareils  à  des  pierres 
Lumineuses  où  chante  un  rayon  de  soleil. 
0  belle  !  ton  regard  profond  s'ouvre,  pareil. 
Entre  les  reflets  bleus  de  tes  tresses  défaites. 
Aux  cblouissemcnts  doux  et  lointains  des  fêtes  ! 


a3o  VOLUPTÉ 

Tu  ne  sais  quel  orgueil  gonfle  mon  coeur  viril 
Quand  je  te  tiens,  fardeau  divin  et  puéril, 
Rieuse  entre  mes  bras,  rose  d'être  enlacée. 
Et  pâle  enfin  du  long  plaisir  qui  t'a  lassée. 
Ta  bouche  au  hasard  baise  et  mord,  et  dit  des  mots 
Qui  plaignent  en  riant  de  cruels  et  doux  maux, 
Et  ton  corps  onduleux  se  soulève  et  se  ploie. 
Et  le  soleil  s'irise  aux  larmes  de  ta  joie  1 


GLOIRE 


GLOIRE 


Gloire,  vie  éternelle  à  ceux  qui  ne  sont  plus! 
0  Gloire,  rayons  clairs  autour  des  têtes  pâles. 
Cri  des  foules,  fanfare  aux  clameurs  triomphales. 
Rameaux  agités,  ors  nimbant  les  fronts  élus  ! 

J'ai  rêvé  tes  retours  et  tes  apothéoses  ; 

J'ai  vu  de  fiais  bras  nus  incliner  sur  mon  fiont, 

Avix  chemins  trioiiiphaux  des  siècles' qui  viendront, 

La  gloire  des  lauriers  et  la  grâce  des  roses. 

i4 


234 


Un  grand  avenir  d'or  a  fasciné  mes  yeux; 
J'ai  vu  venir  à  moi,  légers,  des  essaims  d'âmes; 
J'ai  vu  le  beau  sourire  adulateur  des  femmes 
Promettre  humble  à  ma  bouche  un  baiser  merveilleux. 

Ton  désir  a  mordu  mon  cœur  d'enfant,  ô  Gloire! 
Et  pour  toi  je  vais  pâle  et  saignant  tout  mon  cœur 
Goutte  à  goutte,  aux  chemins  pleins  de  peuple  moqueur. 
Mais  je  sais  bien  qu'au  bout  est  un  arc  de  victoire! 


TABLE 


Pages. 

LA    MAISON    DE    L  '  E  N  F  A  :«  C  E    : 

Dialogue "^ 

Prologue ...  J 

Doute 8 

Les  Ruines lo 

Le  Parc 12 

Le  Faune '"^ 

Hcsitalion 18 

Nous  étions  doux  ciifanl^ 20 

ISous  vivions  là ^^ 

Malin  d'Avril a'i 

Les  Illusions 20 

Le  Regret ^i» 

En  Hiver 3o 

Soirs ^3 

Éveil  d'amour »^^ 

L'Irréparable ''" 

Le  Perron  ruin.3 *^'* 


aSG  TAHT.!: 


l'a,  c.-. 
PLEuns  : 

Au  Crépuscule 'iS 

Cloches  en  l'azur 'lô 

Berceuse .'17 

Solitude ôo 

Retraite  d'âme 3 2 

Poème  doré 5't 

Paroles  ^'^r  la  hit 57 

Le  1*1  •      .1 5(j 

HEURES    : 

La  Brise  en  larmes 05 

Aube O7 

Fruit  d'Automne 70 

Jours  gris. 71 

Les  Sèves,  les  Grèves,  les  Rêves 7a 

L'Heure  du  passé 7J 

Nocturne 77 

Le  Van  du  ciel 79 

Autre  Nocturne -. 81 

L'Ombre  est  bleue 83 

j."  COIN  DES  souninEs  : 

Province 87 

Paris Sç) 

Banlieue 90 


TABLE 


La  vraie  Tentation 
Amours  défuntes 
Veillée 


287 


Pages. 
92 
97 

lOI 


AUTOMNES 


107 
109 
I  I  I 


A  l'Automne jq5 

C'est  le  silence  de  l'automne 

Sur  des  Oiseaux,  un  soir  d'automne 

Soleil  couchant 

Les  Souvenirs j(3 

Cloches  d'automne ii5 


^0"P"- 121 

J'ai  trop  pleuré ,^3 

Le  silence  de  l'eau ,2i 

Cor  au  crépuscule 12G 

Apaisement 128 


i33 


•VOT  AG  tS. 


.      .         loi) 
1^. 


M  L  sique: 

La  ^lusicjue i45 

Musique  lolntaiiR- 1^7 

Menuet i5o 

De  la  flûte  au  ccr ija 

Le  silence  iiin.-ir;i  1 i55 

LA.  Tr.WEUSLE iSq 

SONNETS   ET  SONNETS  LIBRES: 

Apparoillajc 166 

Soir 168 

Méditation 170 

Tristesse  d'Avril 172 

Sursaut  d'espoir 174 

L'attente 17G 

Nuptise 178 

Portrait  de  femme 180 

Les  Miroirs 182 

Langueur  de  l'ombre l84 

Ton  âme  était 186 

L'anti'jue  lassitude 188 

l'rintomps 190 

Beaux  jours  d'Octobre 192 

L'ennui 194 

A  Verlaine 196 

Le  Tombeau  de  Baudelaire 1    .    .  198 


239 


Pages. 

LA  MORT 203 


LE   CHEMIN    DE  VIE. 


amour: 


311 


Échange 219 

Si  je  l'aime 223 

Bonheur 325 

"Volupté 229 

GLOIRE a33 


COULOMMIERS 
Imprimerie   Paul    Brodard. 


.^ 


PQ 
2613 
]    I  R4M3 


Gregh,  Fernand 

La  maison  de  l'enfance 


y-\ 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 


UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


r^ 


f^t 


^^;^ 


'**^:.'-2ÏTl. 


<  .* 


3      ^.    #'-^   -    - 


'«y^ 


r  ♦* 


,•*.  ï'*^